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  1. Histoire récente du Cambodge

    Tom profite de la route vers Phnom-Penh pour nous parler un peu du pays et de son roi connu, Norodom Sihanouk. Norodom signifie le meilleur des hommes tandis que Sihanouk veut dire à la mâchoire de lion. Le sire avait 17 ans en 1941, et 18 ans à l’indépendance en 1945, situation forcée par les Japonais pour saper la colonie française qu’ils venaient d’occuper durant quatre ans et qu’ils étaient obligés de quitter. En 1953, le roi abdique pour se présenter aux élections et revenir au pouvoir une fois élu. Il modernise et organise le pays. En 1962, c’est la création de l’organisation révolutionnaire communiste, l’Angkar, qui connaîtra une sinistre réputation sous Pol Pot. Mais Norodom ne tient pas le pays et, en 1970, les Américains le déposent en faveur du général Lon Nol, un fantoche à leur botte. Il est tellement impopulaire que, lorsque les Américains quittent le Vietnam, une guerre civile éclate entre les Khmers rouges et le parti factice du général. Norodom s’est exilé depuis sa déposition en France.

    1975 est l’année zéro des Khmers rouges. Ils vont vider la ville pour mettre la population aux champs jusqu’en 1979. Ils veulent éradiquer tout occidentalité et tout modernisme à l’américaine. Pour eux, « le peuple » est le seul vrai détenteur des traditions et des mœurs ; la façon de vivre paysanne est la seule valable. Je remarque qu’en prenant de la hauteur, les extrêmes se rejoignent sur le mythe de la « pureté » du peuple paysan immémorial et sur la corruption sociale des villes. Chacun rejoue Rousseau : Pétain, Le Pen ou Poutine vantent travail, famille et patrie ; Mélenchon, Mao ou Pol Pot les dominés des périphéries contre les dominants citadins.

    Sous les Khmers rouges, tout est hiérarchisé jusqu’au sommet et chaque échelon rivalise d’excès de zèle pour se faire bien voir. Suivent quatre ans de terreur et de 250 000 à 3,2 millions de morts selon les estimations. Les historiens gardent une estimation moyenne de 1,7 millions de morts, soit quand même 20 % de la population. Saloth Sar (dont il ne faut pas éluder le t en p), dit Pol Pot ou Frère numéro 1, dirige. Il n’est ni fils de prolo, ni fils de journalier, mais de paysans aisés, en relations étroites avec la cour du roi ; sa sœur et sa cousine ont été les concubines de princes et son frère travaillait au secrétariat du palais. Il sera exécuté en 1998.

    François Bizot, un anthropologue français, a vécu cette période dans sa chair. Il la raconte dans Le portail en 2000. A 25 ans en 1965, il est à l’École française d’Extrême-Orient (EFEO) détaché à la Conservation d’Angkor au Cambodge, chargé du relevé topographique des monuments extérieurs et de l’atelier des restaurations. Il prépare une thèse sur le bouddhisme des Khmers sous la direction de Jean Filliozat. Il vit dans un village près d’Angkor, se marie avec une Cambodgienne, a une petite fille prénommée Hélène. Lors d’un déplacement pour aller consulter un vieux moine le 10 octobre 1971 dans la région d’Oudong, il est arrêté avec deux de ses assistants cambodgiens par des miliciens khmers rouges. Soupçonnés, puisque lui est Blanc, d’être « un espion de la CIA », ils sont conduits dans la forêt en camp d’extermination (M13) gardés par des soldats paysans « de 12 à 17 ans » et dirigé par Kang Kek Ieu, alias Douch. Il deviendra, entre 1975 et 1979, le directeur du centre d’interrogatoire et de tortures de Tuol Sleng (S21) où plus de 20 000 Cambodgiens trouveront la mort dans d’atroces souffrances.

    Le bourreau Douch est alors un jeune communiste sino-khmer de 29 ans, deux ans de moins que sa victime. Il gardera Bizot durant trois mois enchaîné et malnutris, cherchant par ses interrogatoires à percer à jour ce Français égaré dans l’ancienne religion alors que le présent impérialiste sévit. Il finira par le croire et par convaincre ses chefs qu’ils ne doivent pas le condamner à mort – à coups de gourdin, comme les autres. Les assistants Lay et Son, à qui le livre est dédié, seront exécutés.

    Douch montre les paradoxes de l’être humain, la quête d’idéal d’un fils de paysan devenu prof de math à Phnom Penh et arrêté pour communisme. François Bizot le perce à jour : « Une recherche passionnée de droiture morale qui ressemblait à une quête de l’absolu. Douch faisait partie de ces purs, de ses fervents idéalistes, désireux avant tout de vérité » p.128 (édition originale La Table ronde). Pour lui, la société doit être régie selon les mathématiques et la logique de l’Histoire. D’où son inhumanité : il est un rouage de l’Organisation et obéit sans discuter, comme à la Science elle-même. « La détermination des instructeurs qui parlent au nom de l’Angkar est inconditionnelle ! parfois même dépourvu de haine, purement objective, comme si l’aspect humain de la question n’entrait pas en ligne de compte, comme s’il s’agissait d’une vue de l’esprit… Ils accomplissent mécaniquement, jusqu’à l’extrême, les directives impersonnelles et absolues de l’Angkar » 162.

    Les Khmers rouges n’avaient quasiment rien de khmer ; ils idéalisaient le peuple paysan sans connaître son existence ni ses pensées, ni lui demander son avis sur le futur Cambodge. Certes, François Bizot reconnaît l’erreur des Américains, leur impérialisme sûr de soi et dominateur : « C’était la méthode grossière des Américains, leur ignorance crasse du milieu dans lequel ils intervenaient, leur démagogie maladroite, leur bonne conscience déplacée, et cette sincérité bon enfant qui confinait à la bêtise. Ils étaient totalement étrangers au terrain, animés de clichés sur l’Asie digne des guides touristiques les plus sommaires, et se comportaient en conséquence » 61. Ils n’ont guère changé…

    Mais l’idéologie proposée avait tout du hors-sol : « Ayant substitué aux structures traditionnelles du village celles de la solidarité fraternelle du maquis, mus par des idéaux sincères, ulcérés par la pauvreté des uns et la richesse des autres, fils pour la plupart de petits commerçants ou d’employés frustrés, de Sino-Khmers mal intégrés, tous avaient en commun une existence qui s’était déroulée en dehors du monde rural, dont ils ne connaissaient rien. Aucun d’eux n’avait jamais fait la rizière. La manière dont ils allaient à travers la campagne montrait qu’ils ne respectaient ni les plantations, ni les jardins, ni les arbres, ni les chemins » p.97. Au contraire, « ils se représentaient idéalement le paysan khmer comme un stéréotype de la révolution permanente, un modèle de simplicité, d’endurance et de patriotisme qui devait servir d’étalon à l’homme nouveau, affranchi des tabous religieux. Dans ce scénario contradictoire, le bouddhisme était remplacé par les directives chéries de l’Angkar [l’Organisation], pour le triomphe de l’égalité et de la justice » p.98. La morale communiste de l’Angkar est calque sur la morale bouddhique du Dhamma (vérité non faussée). Pol Pot lui-même a été novice en monastère bouddhiste au Vat Botum Vaddey. Douch : « La révolution ne souhaite rien d’autre pour lui qu’un bonheur simple : celui du paysan qui se nourrit du fruit de son travail, sans avoir besoin des produits occidentaux qui en ont fait un consommateur dépendant. Nous pouvons nous débrouiller seuls et nous organiser nous-mêmes pour apporter à notre pays bien-aimé un bonheur radieux » p.164.

    Les « idiots utiles » (mot de Lénine concernant les intellos occidentaux) y contribuent par leur bêtise. François Bizot n’hésite pas à tacler le « grand journaliste » alors au Monde et au Nouvel observateur Jean Lacouture, plus de 50 ans en 1975, sûr de lui-même, de son anticolonialisme et de son opposition aux généraux, dont de Gaulle, et aux Américains. Par naïveté meurtrière, il a adulé le Vietcong et les Khmers rouges qui, selon lui dans le journal officiel des bien-pensants, Le Monde, feront « un meilleur Cambodge ». Il n’a pas écouté Bizot lorsque celui-ci lui a rapporté en 1970 ce qu’il avait vu et appris dans les campagnes khmères – où le « grand journaliste » n’était jamais allé (pp.43-45). Il devra s’en justifier lorsque l’ampleur de la terreur et des massacres commenceront à apparaître. Après deux ans d’aveuglement et d’œillères idéologiques de gauche morale, il devra reconnaître s’être trompé fin 1978 dans Survivre le peuple cambodgien.

    Une fois libéré, François Bizot est revenu à Phnom Penh, à l’EFEO puis à l’Ambassade de France où son portail lui est resté en mémoire. Sur ordre de Pol Pot, la capitale a été vidée en 48 h et envoyée aux champs ; affamer la population était la façon de garder le pouvoir. Tous les étrangers titulaires d’un passeport ont été regroupés à l’Ambassade de France. Traducteur du consul, Bizot a eu avec lui et l’équipe autour de lui, à gérer l’afflux des réfugiés, à négocier avec le chef khmer rouge Nhem, à voir céder les principes diplomatiques (occidentaux) sur l’asile et extraterritorialité à la force des kalachnikovs. Il raconte l’humanité et ses misères, ses beautés ; l’adoption d’un bébé khmer par une famille française pour qu’il soit sauvé en obtenant un passeport ; la lâcheté de ce journaliste de l’ORTF qui récuse sa (seconde) femme cambodgienne in extremis sur le pont menant à la Thaïlande, et la fait rejeter aux Khmers rouges par peur du qu’en-dira-t-on en France, puisqu’il est déjà marié – il lui aurait suffit d’un seul mot : « oui » pour la sauver ainsi que leur petite fille…

    Un témoignage de première main pour l’histoire sur les Khmers rouges et leur idéologie mortifère, qui a poussé « le communisme » à ses extrémités implacables, bureaucratiques et comme mathématiques 

    En 1979, des accrochages avec les Vietnamiens conduisent le Vietnam à envahir le Cambodge en 13 jours. Les Khmers rouges étaient financés par les États-Unis contre le Vietnam devenu communiste jusqu’en 1989. Toujours le double jeu d’apprenti-sorcier de la CIA et des pseudos spécialistes américains qui ne voient pas plus loin que le bout de leur nez, étant foncièrement incultes et sûrs d’eux-mêmes. Le pays passe sous la tutelle de l’ONU jusqu’aux élections de 1993. Norodom Sihanouk se présente contre le parti du peuple cambodgien. Il redevient roi et nomme deux premiers ministres, ce qui rend le gouvernement ingérable. 1998 voit la mort de Pol Pot et la fin de tout procès qui aurait pu faire la lumière sur les agissements précis des terroristes rouges. C’est la fin du parti des Khmers rouges. Le pays reste une monarchie constitutionnelle où règne le fils cadet de Norodom Sihanouk, Norodom Sihamoni, un ancien danseur classique. Norodom Sihanouk meurt en 2012. Règne une corruption générale dans le pays, qui subsiste toujours, sous le Premier ministre Hun Sen proche du régime chinois. Une élite financière de sino-khmers a fait sa fortune grâce à la contrebande induite par l’embargo américain sur le Vietnam. « On peut tout acheter au Cambodge », nous dit Tom, qui nous met en garde contre la prostitution des mineurs, couplet désormais obligé de tout voyage collectif.

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  2. Orange mécanique de Stanley Kubrick

    Alex DeLarge (Malcolm McDowell, 28 ans au tournage !) avoue 14 ans, à l’accueil de la prison où il est finalement emmené. Il est déjà sociopathe, délinquant et violeur en série, bien qu’il s’intéresse à la musique, notamment celle de « Ludwig Van », autrement dit Beethoven. La 9e Symphonie est son morceau préféré. Il l’écoute tout en fantasmant sur l’« ultraviolence ». Il s’est instauré le chef d’un gang de quatre, avec Pete, Georgie et Dim, tous moins malins que lui. Ce sont ses « drouguies » (copains en russe). En ados typiques, la bande use d’un jargon particulier, un argot anglo-manouche-russe inventé par Anthony Burgess, l’auteur du roman publié en 1962 d’où a été tiré le film. Son titre est tiré d’une expression cockney, « he’s as queer as a clockwork orange », autrement dit aussi bizarre qu’une orange-réveil.

    Ils se vêtent d’une sorte d’uniforme, combinaison blanche de cricket, coquille protège-couilles apparente qui grossit leur anatomie, chapeau melon sur la tête et canne de gentleman à la main. Tout pour faire viril et se faire respecter ; tout aussi pour singer les codes de la bonne société anglaise. Alex, le chef, se met des faux cils pour accentuer l’acuité de son regard. Ils commencent rituellement les soirées par se murger au Korova Milkbar, caverne louche où les tables du sculpteur Allen Jones sont des filles à poil exhibant seins et touffe, et où l’on sert dessus du lait speedé à la drogue. Une fois mis en forme par la boisson et excités par le décor, le gang part en vadrouille. Ils tabassent un clodo puant et aviné dans un passage souterrain ; ils se battent à coups de canne avec la bande rivale de Billyboy, tout occupée à dépoiler une fille pour se la faire ; ils piquent une tire de sport iconique de la construction automobile anglaise, la Adams Brothers M-505 Probe 16, et foncent dans la nuit plein phares, obligeant les véhicules en face à verser dans le fossé ; ils s’arrêtent devant une maison isolée et futuriste intitulée « Home », symbole pour ces désocialisés de tout ce qu’ils détestent : la stabilité, la famille, la société.

    C’est la maison de l’écrivain politique Frank Alexander (Patrick Magee). Ils s’y introduisent en feignant demander du secours à cause d’un accident. L’écrivain libéral qui y vit, intello isolé des réalités de la rue et tout de bienveillance humaniste envers la misère du monde, demande à sa femme d’ouvrir, ce qu’elle fait bien qu’elle se méfie. Elle a raison. Les quatre se ruent dans les pièces, tabassent le vieux, découpent la combi rouge en laine de la femme (Adrienne Corri), portée à même la peau pour faire plus sensuel, années 60, puis la violent à tour de rôle sous les yeux de l’écrivain hébété. L’auteur critique cette frange d’intellos qui jugent de tout en chambre, selon l’idéalisme philosophe, hors de raison face aux réalités sociales. Alex danse avant sa partie de « ça-va-ça-vient », comme il dit. Le sexe est un besoin et un jeu ; il profite des cons offerts et les prend. J’ai rencontré Anthony Burgess Wilson en 1972 à Paris, alors qu’il était venu parler de son livre à propos de la sortie du film de Kubrick. Il a réellement vécu cette scène, sa première femme ayant été violée par quatre GIs en 1944. Catholique, il a cru en 1959 avoir une tumeur au cerveau, ce pourquoi il s’est dépêché d’écrire. Ce n’était qu’un faux positif. Il n’est décédé qu’en 1993, à 76 ans, d’un cancer du poumon.

    Le lendemain de cuite et de baise, Alex reste au lit et sa mère, avant midi, s’inquiète de ce qu’il n’aille pas à l’école. Alex est le fils unique de parents très moyens, elle travaillant à l’usine, et démissionnaires devant la jeunesse des années 60. Ils vivent dans un « bloc » d’appartements municipaux construits et décorés à la soviétique, par les Travaillistes au pouvoir, d’une grande fresque de prolétaires musclés nus, vantant la virilité communiste. La violence machiste imbibe toutes les idéologies. Évidemment, l’ascenseur ne marche pas et des déchets encombrent l’entrée. Lorsqu’il finit par se lever, en slip, Alex trouve devant lui son agent de probation, P. R. Deltoid (Aubrey Morris), fasciné par les jeunes mâles. Sa mère lui a laissé la clé pour qu’il lui parle. Il le questionne, le menace, le caresse, avant qu’Alex ne rompe l’entretien en évacuant la main sur sa cuisse. Deltoid, au nom des muscles virils de l’épaule, le met en garde contre la violence et sa pente dangereuse, mais Alex s’en fout, empli de l’énergie de la jeunesse, nihiliste parce que la société ne lui propose rien pour la canaliser.

    Il s’habille avec recherche comme un dandy et va flâner chez le disquaire. Il aborde deux filles de son âge qui sucent des glaces en forme de bite, et les invite chez lui pour une partie de dedans-dehors. C’est alors une scène comique et culte que la baise endiablée de l’une, puis de l’autre, et on recommence, le tout en accéléré. Chaque fille qui se rhabille est aussitôt déshabillée et clouée sur le lit, où elle subit le va et vient d’Alex. Une véritable sex-machine. Au fond, elles subissent, mais elles aiment ça, c’est comme user d’un sextoy. La société tout entière vante le sexe, depuis les affiches sur les bus jusqu’aux cafés et au cinéma, dans les peintures et les objets à la mode. Pourquoi un ado en pleine possession de ses moyens se verrait-il refuser ce que toute cette ambiance érotique promet ?

    Alex est au fond seul : pas de petite amie, pas de parents à l’écoute, pas d’école structurante, pas de vrais amis. Ses drougs sont des rivaux potentiels qu’il faut mater. Ils veulent voler plus et voir le butin mieux réparti entre eux. Alex est obligé de les châtier d’un coup de canne (évidemment sur les couilles), avant de les jeter dans le bassin – sauf Pete, le suiveur. Ils se réconcilient au Milkbar, où ils s’enfilent des laits speedés. Le soir venu, ils tentent le coup chez la femme aux chats (Miriam Karlin), une vieille originale fan de yoga et de félins, qui vit dans une grande maison à l’écart. Encore une satire de la société snob de son temps : elle collectionne les œuvres d’art érotique, dont un phallus géant en plastique qui joue les culbutos sur ses deux couilles. Satire de l’art « contemporain » aussi, obsédé de sexe et sans imagination autre que la reproduction brute. Alex tente le coup de l’accident, mais la vieille se méfie ; elle a lu l’histoire dans la presse et ne veut pas ouvrir. Mieux, elle téléphone à la police. Mais Alex escalade une façade à l’arrière, où une fenêtre est restée ouverte, et surgit devant elle, dans la pièce ornée de peintures érotiques de Cornelis Makkink. Ils se battent, et il aime ça. Elle brandit un buste de métal, tandis qu’il lui oppose le phallus érigé en plastique : un duel très symbolique entre la tête et la queue. Il finit par la défoncer de tout le poids du pénis, là aussi domination masculiniste symbolique. Elle en crève. C’est son premier meurtre et Alex, qui sort par la grande porte pour ouvrir aux drougs, se trouve assommé par eux avec une bouteille de lait, tandis que la police arrive. Comme quoi la violence engendre la violence, dans un mimétisme sans fin.

    Alex, 14 ans, est condamné à 14 ans pour meurtre et envoyé à la prison. Là aussi, c’est une caricature. Le gardien-chef Barnes (Michael Bates) chargé de conduire les opérations d’entrée est un pantin discipliné qui ne cesse d’aboyer et de claquer des talons. Un vrai robot au service de la violence systémique de la maison de redressement (qui ne redresse rien). Alex, adolescent au milieu d’adultes, est courtisé par les pervers et se réfugie auprès de l’aumônier, lui aussi tenté, mais tenu par sa foi. Dans la Bible, qu’il lit pour se faire bien voir, le jeune garçon découvre les scènes violentes et érotiques de l’Ancien testament et fantasme sur les meurtres, les viols et les tortures. Si l’étalage de la violence incite à la violence, pourquoi ne pas « interdire » la Bible et le Coran ?

    Deux ans plus tard, Alex a 16 ans. Le ministre de l’Intérieur (Anthony Sharp) visite la prison, où il veut trouver des volontaires pour une nouvelle technique de réhabilitation sociale par la psychologie comportementale. Alex lui convient, assez jeune pour que ça marche, et assez cultivé pour offrir une bonne image à la presse. S’il suit bien le traitement Ludovico de deux semaines, il sera libéré comme réinsérable. Le conditionnement psychologique est issu des travaux du russe soviétique Pavlov, celui des réflexes conditionnés, comme des travaux de la CIA dans les années 50 avec le projet MK Ultra. Il s’agit d’imposer au garçon des images violentes et sexuelles après lui avoir administré des médicaments donnant la nausée. Il est forcé de regarder, des écarteurs de paupière étant fixés sur son visage et ses membres attachés. On retrouve l’inévitable séquence de tout réalisateur juif (comme Kubrick) sur les atrocités de l’Allemagne nazie. Dommage collatéral, la musique diffusée avec les images immondes n’est pas du Wagner (ce qui aurait été logique) mais du Beethoven. Alex se voit alors privé de son compositeur préféré, pris de vomissements et de maux de tête lorsqu’il en entend les notes.

    Le Dr Brodsky (Carl Duering) est au final très content du résultat, et le ministre aussi. Il a enfin trouvé la solution pour désengorger les prisons, faire taire l’opinion, et redresser les jeunes délinquants. Il présente Alex à la presse et aux institutions. Le garçon ne riposte pas lorsqu’un acteur l’insulte, pas plus qu’il ne peut toucher les seins nus de la fille qui se présente devant lui. Il est immunisé par son conditionnement. L’aumônier proteste en disant qu’il n’y a pas de moralité sans choix et que c’est déshumaniser un être que de le priver de cette liberté. C’est le message de l’auteur, d’ailleurs, dans la seconde partie.

    Il considère, comme George Orwell dans 1984, que les méthodes soviétiques et CIA de conditionnement humain sont de nouvelles armes totalitaires. Depuis le péché originel, l’humain est pécheur, violent, anti-social, mais il a été créé ainsi, cela fait partie de sa nature. Ce péché originel a été « choisi » par l’homme en dévorant le fruit interdit offert par sa femme, elle-même tentée par le diable serpent. Le serpent était l’animal favori d’Alex avant la prison. Animal à sang froid qui ne parle pas, il était le parfait « ami » du garçon. Cette nature violente de l’humain est donc, selon la Bible, de son fait. Il doit désormais travailler, faire des efforts, accoucher dans la douleur, mais il a son libre-arbitre. Cette possibilité de choix est une qualité qui lui permet de bâtir sa propre vie. S’il n’a plus le choix, il devient « mécanique », certes non-violent, ni violeur, mais aussi incapable d’aimer le beau comme la musique, ou de s’attacher à quelqu’un. Il n’est plus qu’un robot qui fonctionne, soumis et discipliné, mécanique sans vitalité.

    C’est justement le cas d’Alex, livré désormais sans défense à quiconque dans la jungle sociale. Ses victimes deviennent ses bourreaux. Ses parents ont « adopté » un locataire, qui occupe sa chambre ; le clodo tabassé le reconnaît et invite ses compères à venir le griffer ; les flics qui interviennent sont deux drougs qu’il a humilié, Georgie et Dim, et qui se vengent ; la maison à laquelle il demande assistance après avoir été frappé et à demi-noyé est le Home de l’écrivain devenu paraplégique à cause des coups, et dont la femme violée est morte… Lui aussi va se venger, en intello incapable de relations directes. Il va le faire baigner par son garde du corps, le nourrir, l’héberger – et lui infliger la 9e de Beethoven à plein volume alors qu’il sait que cela lui répugne désormais. Au point qu’Alex se résout au suicide en se jetant de l’étage par la fenêtre.

    A l’hôpital, car le jeune Alex est comme le chiendent, indestructible, il est réparé et subit des tests psychologiques. Le choc l’a déconditionné (ou peut-être une opération au cerveau, c’est assez flou), et il a retrouvé tout son appétit de vivre : libido au vent, agressivité retrouvée, appétit de musique. Il est guéri et le ministre de l’Intérieur, critiqué par toute la presse, en est ravi. Satire des gouvernements qui se moquent bien des gens mais suivent « l’opinion », ce qui n’est pas la même chose. Pour contrôler le garçon (appelez-moi Fred, je peux vous appeler Alex ?), il lui apprend que l’écrivain gauchiste Alexander a été « mis à l’abri » et lui offre un poste bien rémunéré de porte-parole du parti conservateur.

    Critique radicale des dérives libérales, libertaires, libertariennes de la société, qui montent depuis les années 50, tout est promotion de la violence (pourtant monopole d’État légitime) et du sexe (hors de toute morale, même celle de la décence commune). Au fond, le message est celui du clodo tabassé par la jeune génération de nihilistes sans futur : « C’est un monde infect parce qu’il n’y a plus ni loi ni ordre ; c’est un monde infect parce qu’il laisse les jeunes s’en prendre aux vieux, comme tu le fait. Oh, ce n’est plus un monde pour un vieil homme. Quel genre de monde est-ce, au juste ? Des hommes sur la Lune, des hommes qui tournent autour de la Terre, et plus personne ne se soucie de l’ordre et de la loi ici-bas. » Le progrès ? Il n’est que technique, jusqu’à techniciser la société. C’est ce que prône le gang des techno-fascistes autour de Trompe, le redressement moraliste par le contrôle absolu des puissances de calcul et des réseaux de communication.

    Le film a été « interdit » durant 27 ans au Royaume-Uni, tant la société moraliste pensait que cela inciterait les jeunes à la violence. Il semble qu’ils n’aient pas besoin de ça pour se défouler, après les matchs de foot et contre les immigrés. D’ailleurs, si le spectacle de l’agressivité incite à imiter, pourquoi continue-t-on à passer images, films et documentaires à longueur d’année sur les atrocités nazies, les camps de la mort et autres charniers ? Est-ce vraiment « pédagogique » de montrer l’horreur, ou est-ce inciter à faire pareil ? Une question que les intellos bien-pensants ne se posent manifestement pas. Hypocrisie sociale, une de plus. Anthony Burgess et Stanley Kubrick s’y attaquent avec vigueur et ironie, ce qui fait du film un inactuel (on dit « culte » pour faire branché).

    Film interdit aux moins de 16 ans.

    DVD Orange mécanique (A Clockwork Orange), Stanley Kubrick, 1971, avec Malcolm McDowell, Adrienne Corri, Michael Bates, Patrick Magee, Warren Clarke, Warner Bros. Entertainment France 2001, 2h11, €5,49, Blu-ray €16,44

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  3. L’aventure c’est l’aventure de Claude Lelouch

    Le réalisateur se moque ouvertement des modes post-68, consistant à brailler pour revendiquer, en chefaillons de multiples sectes adossées au « marxisme », philosophie politique que personne ne comprend. L’explication de « la dialectique » par un intervenant est à mourir de rire. Les trois truands tradis Lino (Ventura), Jacques (Brel) et Simon (Charles Denner) ainsi que leurs deux sous-fifres Aldo (Maccione) et Charlot (Charles Gérard) sont amenés à recycler leurs méthodes pour réaliser leur objectif qui reste le même : le fric.

    La pute en chef (Nicole Courcel), maîtresse de Lino, réunit dans un meeting des centaines de putes en colère qui se voient prolétaires exploitée par des patrons et veulent leur indépendance (plus la Sécurité sociale). Cette contradiction en elle-même est risible. Le premier métier du monde veut la reconnaissance de la nation, alors que « tout est foutu », comme le dit Daniel, le fils jeune adulte de Lino : « le capital, c’est foutu ; la bagnole, c’est foutu ; la Ve, c’est foutu ». Le prenant au mot, comme on devrait le faire pour tous les intellos enfiévrés de bureau, Lino balance le cocktail Molotov du garçon dans sa jolie bagnole de sport. Pour les jeunes, il faut tout détruire pour tout reconstruire, vive la révolution. Notons que c’est ce que propose Mélenchon. Le film s’en moque avec jouissance. C’est toujours le fric qui gagne à la fin.

    Les cinq se recyclent en invitant (contre paiement) des intellos à venir exposer leurs idées au café. Ces je-sais-tout séduisent par leur ton convaincu mais gardent une pensée confuse ; ils se noient dans le verbe. Les truands n’y comprennent rien. Sauf une chose : au-dessus de tout est le fric, il n’y a que ça qui compte. Braquer des banques, c’est bien ; enlever un notable, c’est mieux. C’est la grande mode des enlèvements contre rançon à cette époque. Aldo Moro en fera les frais six ans plus tard en Italie. Le gang des cinq « enlève » Johnny Hallyday (lui-même), alors jeune et en plein succès. Il s’agit de business : la star non seulement se laisse faire mais paye pour faire le buzz et augmenter sa notoriété. Une fois lancée, la bande est sollicitée par des groupes révolutionnaires qui sous-traitent les affaires. Ainsi un ambassadeur suisse (André Falcon), pays neutre, d’où l’absurdité, est enlevé dans la jungle sud-américaine, et délivré contre rançon. Un Boeing est détourné contre rançon également, demandée à la compagnie d’assurance – 10 % du prix de l’avion – par Messieurs Smith et Wesson, Lino et Charlot, deux hommes de fort calibre.

    Mais le général guérillero Ernesto Juarez (Juan Luis Buñuel) dans sa jungle ne paye pas, croyant que les cinq agissent par idéal révolutionnaire, alors que ce n’est que le fric qui les intéresse. D’où la vente simultanée au plus offrant de la guérilla, à la CIA, au groupe rival de droite, à la police du pays. A chaque fois, des liasses de dollars. De quoi se payer un compte numéroté anonyme en Suisse, et des vacances de luxe, en voilier et sur les plages. Sauf que les chefs s’ennuient. Même la drague à la Aldo Maccione, en avançant la tête comme un coq, bide rentré et cul sorti en coq, ne parvient pas à dérider les autres, ni la horde de femelles seins nus qui les zieutent, sirènes allongées sur le sable. Lesquelles sont soudoyées pour « amuser » le gang, tandis que les guérilleros abordent le voilier à l’ancre près de la côte pour se saisir des traîtres et les faire juger par un « tribunal révolutionnaire ». Les cinq doivent payer, donc donner leur numéro de compte anonyme en Suisse, pour virer 2 millions de dollars sur un autre compte numéroté anonyme dont on leur donne le numéro (nouvelle absurdité sarcastique).

    Ils seront arrêtés, évadés, protégés par le gouvernement par peur d’enlèvements, évacués vers l’Afrique, où leur « don » à la révolution sud-américaine leur vaut l’enthousiasme des foules ignares et des démagogues. De quoi fomenter un coup d’état pour… se faire du fric, encore du fric.

    Un film dont les contemporains, le nez sur le guidon, n’ont pas perçu le potentiel critique, y voyant un ronchonnement de vieux réac. Avec les années, l’idéalisme béat des années 60 a cédé le pas au réalisme des actes, et l’ironie du film est apparue au grand jour. Le cynisme du gang répond aux grandes idées illusoires, les affaires concrètes aux envolées politiques, et c’est fort réjouissant, même si c’est parfois traité de façon un peu lourde (comme bouffer éternellement des spaghettis à la tomate). Les machos mûrs qui ne veulent pas changer restent éternels, et leur reconversion apparente en « clarté dans la confusion » n’en est que plus drôle. Pas un « grand » film, mais tellement années 70…

    DVD L’aventure c’est l’aventure, Claude Lelouch, 1972, avec ‎Charles Denner, Charles Gérard, Jacques Brel, Johnny Hallyday, Lino Ventura, Metropolitan Film & Video 2022, français, 1h57, €9 99

    (mon commentaire est libre, seuls les liens sont sponsorisés par amazon.fr)

    #affaires #années70 #Cinéma #claudeLelouch #compteNuméroté #critique #cynisme #drague #enlèvements #film #foutu #fric #guérilleros #idéologie #intellos #ironie #JohnnyHallyday #politique #post68 #pute #rançon #truands
  4. @parleur hop, les conférences des Imaginales sont mises en ligne au fur et à mesure sur le site d'Actu SF > actusf.com/

    Pour la conférence #intellos n'y est pas, mais cela ne saurait tarder ;)

  5. #Imaginales2019
    #intellos 9/n

    Maintenant on a juste envie de serrer fort dans nos bras toutes ces autrices et auteurs magnifiques 😍😍😍😍😍

    lavolte.net/imaginales-2019-2/

  6. #Imaginales2019
    #Intellos 8/n

    Katia Lanero Zamora a écrit Les Ombres d'Esver, chez #ActuSF.
    Là aussi, il s'agit d'un retournement des contes fondateurs, du point de vue d'une femme. Qui laisse ouvert, à la fin, à toutes les interprétations possibles.
    Rêve, folie ou réalité?

    lavolte.net/imaginales-2019-2/

  7. #imaginales2019
    #intellos 7/n

    "Quand j'étais petite, mon père me racontait des histoires.La littérature m'est venue par les hommes. Par des contes qui apprennent la soumission."

    #SaraDoke, à propos de la dynamique et de l'impulsion originelle de son livre L'autre côté du ciel.

    lavolte.net/imaginales-2019-2/

  8. #Imaginales2019
    #Intellos 6/n

    Dans L'enfer des masques, Jacques Barberi pose le renversement total d'un rapport de domination, qui paraîtrait presque inimaginable, voire tabou, dans notre société actuelle ...

    lavolte.net/imaginales-2019-2/

  9. #Imaginales2019
    #Intellos 5/n

    "Il y a un énorme malentendu dans la perception de ce que j'écris. Tout ce que je fais dans mes histoires, c'est basculer un ressenti et le tordre à l'infini. Et après les gens vont me dire que ce que j'écris est intello."

    lavolte.net/imaginales-2019-2/

  10. #Imaginales2019
    #intellos 3/n

    "Quand j'écris des choses débiles de manière sérieuses, on va me dire que c'est intelligent 🤔
    Tout ceci est très mystérieux ..."

    Sabrina Calvo

    lavolte.net/imaginales-2019-2/

  11. #imaginales2019
    #intellos 2/n

    Un récit intello, c'est aussi quand la lectorice se dit "là, l'auteur se fout de ma gueule " 😊

    Jacques Barberi

    lavolte.net/imaginales-2019-2/

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