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  1. Pierre Lévy, Au cœur de la Russie en guerre

    Ambassadeur de France en Russie de janvier 2020 à août 2024, Pierre Lévy s’est trouvé aux premières loges pour observer la montée à la guerre d’un président Poutine enfermé dans sa paranoïa. Les réflexions personnelles, son goût pour la Russie et les Russes, pimentent sa réflexion géopolitique. Il a sur le moment de la distance, il a depuis pris du recul. Ce qui arrive vient de la psychologie des hommes, mais aussi des tendances profondes de l’histoire. Il livre le témoignage des faits, le vécu d’une réflexion, ce qui est précieux pour démêler les fausses vérités de la propagande, complaisamment reprises par les intellos ignorants et les politiciens manipulateurs.

    Dix chapitres. Deux mois de vie normale à sa prise de fonction, puis le révélateur du Covid, enfin aux sources du conflit, la montée des tensions, l’opération militaire « spéciale ». Après ces événements, l’auteur analyse le pouvoir russe au miroir de la guerre, comment la Russie se transforme, ce que c’est comme ambassadeur de vivre et travailler dans un environnement hostile. L’objectif de Poutine ? la désoccidentalisation du monde. Comment, dès lors, envisager des perspectives de négociation ? En conclusion : « nous sommes-nous trompés ? »

    Outre les récits de vie quotidienne, le plus intéressant à retenir est la vision du monde depuis Moscou. L’Ukraine n’est qu’un prétexte à prédation, un exemple pour revenir parmi les Grands, les maîtres du monde que sont les États-Unis et la Chine. « Nous avons progressivement vu le Kremlin se claquemurer dans sa logique de confrontation, le régime se radicaliser. Je qualifiais alors la Russie de puissance hermétique ». Les affirmations identitaires saisissent tous les pays, « mais ces forces portent des excès et des poisons : le nationalisme, le rejet de l’autre, l’hubris, autant d’effets secondaires terribles. Le diplomate, du moins celui d’un pays démocratique, travaillant à la paix, est là pour faire rentrer dans la boîte ces forces maléfiques, pour les formater au prisme de la raison et du droit international, pour les traduire en équations d’intérêts négociables, pour une pratique civilisée du monde et pour y apporter de la tempérance. » Rien de cela chez Poutine, saisi par l’aveuglement de se croire missionné pour rétablir un Etat-civilisation.

    L’Europe a la mémoire apaisée des guerres passées, pas la Russie, dont la mémoire reste refoulée et agressive. Le ressentiment est entretenu dans une logique politique. « L’inspiration de Vladimir Poutine est profonde et vient de loin. Dans son narratif, la victoire contre l’Allemagne nazie est au fondement de l’identité nationale. Elle confère à la Russie une mission libératrice qui justifie la guerre contre l’Ukraine avec les objectifs des 3D – dénazifier, démilitariser, dénucléariser – et d’y protéger les russophones d’un ‘génocide’, en particulier dans le Donbass. Les erreurs, omissions, distorsions et mensonges sont généralisés. Les références historiques sont innombrables, produisant, selon moi, un salmigondis puisant à des sources impériales, communistes, dans une même pulsion de puissance et de domination ». En regard, la déliquescence américaine avec l’assaut du Capitole, le piteux retrait de Kaboul, l’échec du sommet pour la démocratie de Biden, l’impuissance réitérée de l’Union européenne soumises à de multiples élections, laissent le champ libre aux appétits de prédation.

    Pour ce faire, inverser la culpabilité : c’est pas moi, c’est l’autre. La Russie n’agresse pas, elle se défend, l’Otan se déploie à l’Est et menace, les propositions russes n’ont rencontrées que tromperies. Mais l’attaque de l’armée russe est un désastre. L’Ukraine se défend, ce qui n’était pas prévu. La désinformation fait flop, les forces spéciales sont mises en échec. En plus, «le manque d’encadrement, notamment de sous-officiers, les insuffisances du combat interarmes tels que les armées occidentales le conçoivent, les lacunes dans le renseignement militaire, le matériel en partie obsolète (…) Le manque d’un commandement clair et unifié ». Et c’est le moment Prigojine, qui ose dire tout haut ce que tout le monde pense tout bas. Il sera descendu par un missile, dans son avion où il avait l’outrecuidance de voyager au-dessus de la Russie, se croyant pardonné. « Ma conviction est qu’il y a bien eu une action de déstabilisation et un véritable coup de force pour peser sur le cours de la guerre, contre l’establishment militaire, sans nécessairement vouloir renverser Vladimir Poutine ».

    Si le pouvoir est autoritaire et répressif, le « rapprochement avec le fascisme est réducteur ». L’autorité s’exerce de manière imparfaite en raison de l’immensité russe, l’Internet n’est pas fermé à la chinoise, des espaces d’expression en ligne subsistent (à condition de ne pas dépasser certaines lignes rouges), chaque citoyen a le choix de sa propre Russie : « accepter la dictature de l’information, participer à la démocratie plébiscitaire, faire partie d’un État mafieux, se tenir à l’écart ». Les plus radicaux s’expatrient – aussi pour éviter la mobilisation. En général, la population fait le dos rond ; elle s’adapte plutôt que de protester. Elle se dit que les dirigeants savent ce qu’ils font. C’est peut-être ce qui nous attend en France si les extrêmes, de droite ou de gauche, passent aux prochaines élections.

    Le discours de Poutine a évolué vers une désoccidentalisation du monde pour coller au narratif chinois et flatter les pays du « tiers » monde, qualifiés de « sud global » pour faire masse. Mais « Le plaidoyer de Moscou en faveur d’un monde multipolaire masque à peine l’ambition majeure : l’organisation de sphères d’influence. Il justifie son intervention en Ukraine, son droit de regard sur ‘l’étranger proche’, selon l’expression soviétique, et même, au-delà, sa prétention à s’occuper de l’Europe de l’Ouest. » La Russie dilue ses visées conquérantes dans un combat global contre ‘l’Occident collectif’. Elle brouille la perspective et crée une illusion d’optique avec la ‘décolonisation’, qui parleplus que la dénazification aux nations du sud. Mais évoquer un Etat-civilisation, c’est le poser en supérieur, hypocrisie de propagande qui justifie la zone d’influence autour du phare civilisationnel comme la Russie en Europe, la Chine en Asie, les États-Unis en Amérique. Dès lors, la bascule est intervenue le 24 février 2025 avec le vote des États-Unis avec la Russie à l’Onu, refusant de condamner Moscou comme agresseur de l’Ukraine. « Cet alignement sur la position russe de l’administration Trump restera comme une tache dans l’histoire de la diplomatie américaine », n’hésite pas à dire Monsieur l’ambassadeur – avec raison, mais la raison est absente chez le Bouffon vantard yankee.

    Moscou joue sur les frustrations et les ambitions des uns et des autres, en pervers narcissique manipulateur. « Dans cette vaste entreprise de conquête et de défense de sa sécurité, de casse du modèle occidental et de redéfinition des équilibres du monde, la Russie n’a pas d’alliances mais des amitiés sans limites (Chine), des complices (Iran), des fraternités indestructibles (Corée du Nord), des vassaux (Biélorussie), des admirateurs (Hongrie, Serbie, Slovaquie) ; elle inspire les opportunistes (Algérie, Burkina Faso, Mali). C’est un modèle de sa politique étrangère, fondée sur la primauté de sa souveraineté qui ne saurait être entravée par une alliance. »

    La suite ? « Moscou est allé trop loin pour ne pas aller plus loin. L’avantage sur le terrain et les bonnes grâces de Washington doivent être exploitées à fond, sans toutefois pousser Donald Trump au point où il changerait de pied. Il s’agit, plutôt que de le ménager, de le lasser, de l’user pour qu’il ‘zappe’, comme il le fait souvent en politique étrangère. Les Russes ont bien saisi la différence, dans l’approche du président américain, entre ‘fichez-moi la paix’ et ‘je veux faire la paix’, tout comme ils ont compris la manière de gérer ce que j’appellerais son égonomie, en combinant flagornerie, vénalité, et ironie ». L’éléphant de la Maison-Blanche en prend plein la trompe. Poutine peut déclarer la victoire à tout moment, tout le monde s’en contentera. L’hypothèse la plus vraisemblable pour la guerre en Ukraine reste « un cessez le feu qui s’éternise », comme entre les deux Corée. Mais « ‘l’européanisation’ de l’Ukraine dans ses frontières stabilisées, même provisoirement, constitue la voie indirecte du changement diffus en Russie : telle est ma conviction. Elle exigera, côté ukrainien comme côté européen, patience et persévérance ».

    Et oui, nous nous sommes trompés. « A mon sens c’est à 2007 que remonte le grand basculement. Nous avons écouté mais pas entendu le discours du président Poutine à la conférence sur la sécurité de Munich. Dans ce programme de politique étrangère de sécurité de l’après guerre froide, se trouvent tous les thèmes inspirant la politique suivie jusqu’à maintenant. Peu après, avons-nous commis une erreur majeure au sommet de l’Otan à Bucarest en avril 2008 en adoptant un compromis instable reconnaissant la vocation de l’Ukraine et de la Géorgie a àdhérer un jour ? » Ce compromis fut interprété à Moscou comme un aveu de faiblesse. Et les données du renseignement américain et anglais sur l’imminence d’une invasion n’ont pas été crues en février 2022.

    Mais pourquoi sans cesse nous demander pourquoi nous avons perdu la Russie, plutôt que pourquoi la Russie nous a perdus ? Poutine a fait une erreur historique en s’éloignant de l’Europe, son premier partenaire économique et technologique, son terreau culturel. Il faut permettre à l’Ukraine de tenir, « il y va de notre sécurité et de l’ordre du monde ».

    Cela devait être dit. Ce mémoire d’ambassadeur sont très intéressantes et faciles à lire. De quoi comprendre l’actualité brûlante entre grands acteurs du monde. Manque cependant quelques vues sur la Chine, dans ce Grand jeu planétaire.

    Pierre Lévy, Au cœur de la Russie en guerre – Récit de l’ambassadeur de France, Tallandier 2025, 368 pages, €22,90, e-book Kindle €16,99

    (mon commentaire est libre, seuls les liens sont sponsorisés par amazon.fr)

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  2. La coalition Guerre à la guerre a lancé jeudi sa campagne romande contre l’assouplissement de la loi fédérale sur le matériel de guerre, soumis au vote dans un mois. En cas de oui, la Suisse, dépositaire des conventions de Genève, serait la moins dotée législativement en matière de respect du droit international dans le commerce d’armes.
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    ✒️ Un article de Gille Labarthe à lire sur notre site🔽
    📸 @Keystone
    lecourrier.ch/2026/10/22/vente

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