Claude Guibal, Ce que la guerre fait aux hommes
Cette femme grand reporter au service international de Radio France a arpenté la planète en surchauffe, dans tous les endroits où l’on faisait la guerre. Elle se focalise sur l’agression russe en Ukraine, mais elle évoque aussi le Soudan, le Rwanda et d’autres endroits, toujours frustrée de n’avoir « qu’une minute quinze à l’antenne ». Tout dire est impossible, surtout faire parler les silences ; il faut que ça pulse, une info chasse l’autre, le scoop est toujours le suivant.
De ce regret est né ce livre. Un moment de recueillement pour le réel. Les pages des carnets alternent avec le quotidien des soldats ukrainiens sous leur pluie persistance de drones et de missiles. La journaliste cite les voix, les gestes, les mutismes. Claude Guibal prend une plume sensible pour décrire ce qui se passe, un style d’écrivain plus que de journaliste. Elle ne se met pas en scène, sauf pour regretter ses promesses d’espoir naïf, du « ça va aller » qu’on se croit obligé de dire à celles ou ceux qui sont dans la peine, alors que l’on sait pertinemment que demain sera pire. Il vaudrait mieux faire face à la réalité, mais l’esprit humain est ainsi fait qu’il s’oriente sans y penser vers la consolation.
De ses impressions de reporter de guerre, Claude Guibal ne rapporte pas seulement des anecdotes, mais se pose la question de ce que fait la guerre aux hommes. Il les rend barbares. C’est la sauvagerie des Hutus massacrés par leurs voisins Tutsis, une scène vécue montrant un démembrement vivant en pleine rue à la machette (chap.13) ; c’est la bestialité russe contre leurs « frères » ukrainiens, une ordure ayant même été jusqu’à piéger une machine à laver de ménagère avec une grenade (chap.5) ; ce sont les salopards poutiniens qui placent des drones silencieux sur les toits, pour fondre sur le véhicule et le passant dans la rue dès qu’il se manifeste (chap.17). La journaliste note la haine anti-russe qui monte, avec les mois et les cruautés des envahisseurs, pulvérisant toute nuance et tout humanisme. Comment peut-on rester humain face à ceux qui agissent comme des animaux ? Il n’y a pas d’opération spéciale, pas même la guerre, mais une méchanceté foncière, une réelle volonté de nuire de la part des Russes en Ukraine.
C’est un livre-bilan tiré d’émotions, de moments forts du concret, avec cette interrogation sur le métier d’observateur censé rester « neutre » et sans affect. 1 mn 15 à la radio : pour dire quoi ? Les horreurs ? Les doutes ? Les silences ? Peut-on citer Bohdan déclarant : « j’en peux plus de cette merde, je n’en veux plus de la guerre. Je veux que ça s’arrête » (chap.8) ? Tout média est de fait un instrument de propagande. On ne peut tout dire, on choisit, on sélectionne, on censure, on veut faire plaisir, avoir une écoute. D’où ce livre, qui dégobille en 18 chapitres tout ce que l’autrice n’a pu dire, qu’elle lance à la face du monde « civilisé » gavé d’informations, et qui préfère les « belles histoires » aux histoires vraies, les grandes idées naïves aux faits bruts.
La guerre, ce n’est pas une opération de politique pour le prestige. « La guerre, c’est voir tomber ton pote, ton frère, le mec avec qui tu respires, avec qui tu te marres, avec qui tu dors et avec qui tu souffres depuis des mois. Tu le vois partir sous tes yeux en une fraction de seconde » (chap.9). La guerre, c’est aussi ces motanka, ces poupées bricolée de brins de laine par le enfants, pour les soldats du front. Un signe qu’ils pensent à ceux qui se battent pas pour la politique, mais pour eux…
Une autre façon de faire de la géopolitique, mais qui compte tout autant.
Claude Guibal, Ce que la guerre fait aux hommes, 2026, Albin Michel, 240 pages, €19,90, e-book Kindle €13,99
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