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Kevin Escoda, Géopolitech
Ce livre est « la vision d’un technophile curieux qui a eu la chance de toucher les fils, et qui a essayé, honnêtement, de vous montrer où ils mènent », écrit l’auteur. Lequel a œuvré des années dans la finance, pour y adapter les nouveaux outils de l’IA, avant de fonder sa société de conseils aux entreprises et institutions. Ses formations pédagogiques, qui expliquent son style parlé, ses explications détaillées, ses anecdotes, son art du suspense, ont donné lieu à une trilogie, De la Finance Décentralisée à la DeFi Institutionnelle, De la machine qui calcule à la machine qui pense, et Géopolitech.
L’historien Fernand Braudel a étudié l’histoire du capitalisme et a déterminé trois étages dans la vie économique :
1 – l’économie matérielle au ras de la terre,
2 – l’économie des échanges marchands,
3 – l’économie de la pure spéculation et du risque – étage où se situe le véritable capitalisme fait de risques, commerce au loin, spéculation, pratiques de monopole, concurrence déloyale – en bref un univers économique libertarien affranchi de toutes règles.
Je me propose donc de vous chroniquer ces trois ouvrages, non dans l’ordre de leur parution selon l’auteur, mais dans l’ordre de l’actuel capitalisme, dont je rappelle qu’il n’est pas une « idéologie » mais une technique d’efficacité économique maximum, mesurée par le profit. Pour moi, les puces et les logiciels, en bref la technologie, est l’étage de base, l’économie matérielle qui permet aux superstructures que sont la monnaie pour les échanges marchands, et la course au pouvoir monopolistique et à la domination par tous les moyens via l’IA, lieu du véritable capitalisme de prédateurs aujourd’hui.
La technologie n’est rien sans base matérielle, caractérisée par deux questions : « Par où ça passe ? Et qui peut fermer ? » Celui qui tient les goulets d’étranglement du système économique commande. Par exemple les puces électroniques.
Morris Chang, Chinois immigré aux Etats-Unis, devenu ingénieur, fit sa carrière chez Texas Instrument avant d’être recruté par Taïwan pour diriger son institut de recherche technologique. Il avait 55 ans et a tout recommencé en 1987 pour fonder TSMC (Taïwan Semiconductor Manufacturing Company). « Son entreprise ne concevrait jamais rien en propre. Elle se contenterait de fabriquer, avec une précision obsessionnelle et sans rien signer, les dessins imaginés par d’autres. Une fonderie pure, dit-on, qui imprime les puces des autres comme un typographe imprime les livres d’autrui, sans prétendre en être l’auteur. » Cette entreprise est la base qui permet aux téléphones mobiles, aux cartes vidéo, à l’IA dans les ordinateurs, de se déployer. Rien sans elle, elle commande l’aval et le prend en otage. Or, avec les années, elle est la SEULE au monde à le faire aussi bien, aussi vite, aussi précisément. « Aujourd’hui, TSMC fabrique plus de la moitié de toutes les puces produites à façon dans le monde, et la quasi-totalité des plus avancées ». D’où l’intérêt stratégique de Taïwan, qu’un éléphant ignare, Sa Majesté Foutraque 1er, empereur des Amériques, ne comprend pas, laissant la Chine Pop avec l’idée que l’envahir ne serait pas si grave et qu’aucun Américain ne mériterait de mourir pour elle. Heureusement, pourrait-on dire, « TSMC ne peut graver ses dessins infinitésimaux que parce qu’elle possède une machine (…) qu’une seule entreprise au monde sait construire, (…) ASML », aux Pays-Bas. Toute l’intelligence a quelque chose de matériel, elle se trouve dans un lieu, et elle a un maître.
On peut la fermer en restreignant les exportations ; on peut la taxer. Et les Etats-Unis ne s’en privent pas. Pour eux, pour le monde, la course vers l’IA est « la » course géopolitique qui seule permettra la puissance. Donc le capitalisme doit s’appuyer sur l’État, seul à même de contrôler la base matérielle : les terres rares, les investissements énormes dans les usines de puces et des data centers, la course à l’énergie, l’usage de l’IA. La Chine développe son propre système, puisqu’elle est restreinte par la politique américaine.
Dans cette course, tous les coups sont permis. Et l’usage de matériels, de logiciels et de GPS permettent, via les métadonnées présentes dans chaque photo, dans chaque trace sur le net, dans chaque appli, de savoir qui vous êtes, où vous vous trouvez, rendant l’espionnage, donc le contrôle, facile à opérer pour quiconque, un service, un parti, un État, qui le voudrait. De plus, les virus et autre spywares permettent de vous traquer, de vous modifier, de vous immobiliser. Quand tout est connecté, tout est atteignable. Stuxnet l’a fait pour les centrifugeuses iraniennes. Le pire est que l’on ne peut attribuer l’attaque à personne avec certitude, ce qui dissout la dissuasion. Ainsi l’attaque de 2017 qui a paralysé l’Ukraine, remontant aux multinationales qui commerçaient avec elle. Aucune signature – un fort soupçon : celui à qui le crime profite. Quant aux bipeurs qui ont explosé aux oreilles des militants armés du Hezbollah au Liban, en 2024, ils montrent que « la route qui mène un objet jusqu’à toi, la longue chaîne invisible de mains, d’usines, de navires et d’entrepôts par laquelle arrive ce que tu achètes, est elle-même un champ de bataille. » Les arnaques au faux PDG qui ordonne un virement, au faux Brad Pitt qui pleure pour qu’on l’aide, minent la confiance. Comme dans les mauvaises séries télé, l’agresseur est celui que l’on trouvait le plus sympathique. Autre version, la sécurité ne vaut jamais que par son maillon le plus faible, sa famille, ses dettes, ses secrets.
Le pouvoir de voir, d’espionner et d’agir est tombé, avec l’essor de la technique, des mains des États aux mains de n’importe qui. Pour le pire avec les hackers qui volent et qui rançonnent, pour le meilleur avec les bénévoles qui traquent les pistes des registres et reconstituent les crimes d’État : l’avion néerlandais abattu au-dessus de l’Ukraine le 17 juillet 2014 par des pro-Russes du Donbass, l’empoisonnement en mars 2018 par Novitchok, neurotoxique de fabrication militaire russe, l’empoisonnement de Navalny en août 2020 dans un avion par le même poison russe.
Les mines, les usines de raffinage, les détroits du commerce, les câbles sous-marins, le réseau de paiement international SWIFT, le GPS, sont autant de nœuds du pouvoir. Attaquables, donc sensibles. Sans signature ni évidence, donc sournois. « Et ce que les armes invisibles risquent de rompre est précisément cet équilibre, parce qu’elles rendent l’agression économique, presque gratuite, et la riposte impossible, poussant tous à devenir, peu à peu, sans s’en apercevoir, des faucons. » Plus un voisin s’arme, plus cela vous inquiète et vous fait armer davantage. Et si les deux puissances sont convaincues que l’affrontement est inévitable, cela devient une prophétie autoréalisatrice.
Mais les lois physiques imposent une limite. La loi de Moore qui prophétisait que la puissance des puces doublait à intervalles réguliers touche un mur physique. « Les transistors les plus avancés sont désormais grands comme une poignée d’atomes, et sous l’atome on ne peut pas graver, parce que sous l’atome la matière cesse de se comporter comme nous le voulons et commence à obéir à des lois fantômes, probabilistes ». Pour augmenter la puissance, il faut multiplier les puces, donc en revenir au matériel : usines, terres rares, savoir-faire. Quant au cryptage, fondamental pour les cryptomonnaies, il ne tient que par l’impuissance provisoire des ordinateurs à calculer. Reste une chose que les machines ne posséderont (peut-être) jamais : le jugement humain. « C’est la faculté exacte que j’ai passé tout le livre à vous demander d’entraîner : la suspension, le doute, le refus de croire la première chose qui apparaît, fût-elle criée avec la certitude maximale par une machine. »
L’Europe ne produit quasiment pas de puces, n’écrit presque pas de logiciels, ne raffine pas de terres rares, dépend des satellites américains pour sa défense. Mais cette position soumise n’est pas éternelle ; il faut seulement le vouloir. Chaque monopole technique enseigne à s’en passer, à le contourner, à inventer à côté. Pour cela, les citoyens doivent apprendre à voir, à décrypter, à douter, à lire la géographie du pouvoir : cela s’appelle la géopolitique. « Tout ce qui semble dématérialisé, les données, l’argent, même l’intelligence, repose sur très peu de choses physiques, concentrées en très peu de points ; et qui tient la chose tient le flux qui y passe. »
Eclairant, facile à lire, divertissant pour qui n’y connaît rien.
Kevin Escoda, Géopolitech – La géopolitique secrète de la technologie, 2026, édition indépendante, 315 pages, €31,64, e-book Kindle €11,99
(mon commentaire est libre, seuls les liens sont sponsorisés par amazon.fr)
Le site de l’auteur
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Terrain Vague essaye de provoquer des élans contre l’humanitaire et son monde. Si ce texte vous parle, faites-le tourner !
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#humanitaire #capitalisme #reformisme -
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Avec l’urgentisation du social, l’État a trouvé une manière de relativiser ses failles ; il les noie dans le spectacle du traitement de leurs effets. L’urgence apparaît domestiquée, acceptable et organisée par une gouvernementalité humanitaire s’étendant de l’État à l’associatif et alliant délicatement compassion et rationalisation, aide et condition, intégration et exclusion.
Comme le travail médical et humanitaire, l’action sociale est de plus en plus confrontée à l’ urgence, alors même que l’ essence de sa mission d’écoute ou de lien social demande du temps. L’urgence lui impose une réponse rapide face au mal-logement, à l’asile, aux VSS, aux problèmes de santé ou au chômage. Plutôt que de faire taire ces crises qui sont autant de signes de ses défaillances, l’État semble préférer les assumer et organiser leur prise en charge, en cogestion avec le monde associatif. Que cache cette intervention humanitaire providentielle ? Il faut moins y voir une tentative de l’État de s’améliorer en continu que d’évacuer les problèmes sociaux structurels en les traitant comme des urgences. Avec l’urgentisation du social, l’État a trouvé une manière de relativiser ses failles ; il les noie dans le spectacle du traitement de leurs effets. L’urgence apparaît domestiquée, acceptable et organisée par une gouvernementalité humanitaire s’étendant de l’État à l’associatif et alliant délicatement compassion et rationalisation, aide et condition, intégration et exclusion.NOYER LES CAUSES DANS LES SYMPTÔMES
* 1 . SPECTACULARISER
La mise en spectacle de la violence et de la prise en charge des inégalités et des crises sociales occultent leurs origines que sont le travail, le capitalisme, l’Etat ou ses frontières. Elle permet de répondre à quelques situations - souvent médiatisées comme le plan Grand froid à Paris ou l’accueil massif de migrant-es ukrainien-nes - plutôt qu’à toutes. Lâcher du lest par-çi par-là, pour mieux régner sur la totalité. Conjointement, la mise en urgence d’un sujet laisse induire qu’il est possible de sortir de l’impuissance : de la crise peuvent émerger des victoires. Il ne s’agira jamais d’augmenter réellement nos libertés mais d’insertions professionnelles, de régularisations ou d’indemnisations. L’aide d’urgence permet de digérer les revendications sociales, de légitimer l’intervention institutionnelle et de perpétuer l’illusion de la prise en charge de nos besoins. Une stratégie reprise souvent inconsciemment par les cadres associatifs et autres gestionnaires de l’urgence pour éviter la délicate perspective de la transformation radicale de la société, peu propice aux dons, aux subventions ou aux votes.
* 2 . INDIVIDUALISER
Le décor une fois posé, le décentrage de la cause vers le symptôme s’opère ensuite en ignorant les origines structurelles et les rapports de domination pour préférer individualiser et moraliser leur responsabilité. Du côté des pouvoirs publics, c’est par exemple la critique de travailleurs sociaux maltraitants plutôt que celle d’un travail qui rend violent ou encore, d’hommes errants menaçants plutôt que l’abolition des frontières qui précarisent. Du côté des associations, une exclusion de certains individus violents de leurs dispositifs d’aide, une moralisation de la question politique avec des bons et mauvais points militants ou une concentration de la critique sur des “grands méchants” (Bardella, Bolloré, etc.), bien plus fédératrice qu’une critique de la démocratie et de son travail, de la gauche, de ses centres de rétention administrative (créés par Mitterand) et de ses frontières.
* 3 . TRANSFORMER EN DÉRIVE... OU NORMALISER
Puis quand un rapport systémique de domination n’est plus ignorable ou que la défense se complique, la stratégie du pouvoir peut être d’en reconnaître la dimension structurelle tout en la traitant comme crise et dérive, donc en l’évacuant aussitôt comme un “dysfonctionnement” corrigeable. La diversion vers les “dérives” s’accompagne de nouvelles explications, bien loin de leur radicalité première, et de mesures dont l’objectif n’est pas un changement de structure, mais d’un retour à la normalité. La pirouette fait céder du terrain mais seulement pour un temps. Ainsi, les causes de la misère des SDFs sont souvent naturalisées comme une fatalité (quand elles ne sont pas attribuées à ces mêmes individus), comme une externalité négative malheureuse d’un système capitaliste imparfait mais “le moins pire qu’on ait”, ce qui permet alors d’évincer toute critique du travail ou du capital qui pourtant les met à la rue. Plutôt que de viser la transformation de la société ou la sortie du capitalisme, on cherchera à réduire et à contenir les violences familiales, les cercles vicieux de l’alcoolisme ou les imperfections du marché du travail, en renversant ces symptômes comme des causes premières de nos urgences. Quand l’État parle de problèmes managériaux, de plans d’investissements à mener, de santé mentale ou de perte de sens à corriger, le monde associatif peut lui revendiquer un manque de moyens à combler (pour continuer de faire plus ou moins la même chose, toujours en moins pire) ou pointer du doigt un manquement au droit, ce même droit qui structure et légitime par ailleurs les dominations de l’État et de sa justice. L’associatif cherchera souvent plus à en corriger les “abus” qu’à dépasser leurs structures. On chantera “un toit c’est un droit” et conclurons nos manifestations après des mises-à-l’abri ou des régularisations, aussi temporaires que cycliques. Comme si les rafles de personnes exilées, leurs encampements et leurs refoulements aux frontières de l’Europe n’étaient que des dérives. On scandera “Vérité et justice”, comme si les meurtres policiers n’étaient que des bavures à faire reconnaître par la Justice, que le droit était du côté de l’émancipation, que deux siècles de démocratie capitaliste étaient réformables.
*4 . NOYER LE TOUT DANS LE TOUT
Enfin, le décentrement de la cause vers le symptôme s’achève en noyant l’urgence dans l’urgence, en la multipliant de telle façon qu’il n’y en ai plus vraiment, ou que l’on s’y habitue. Pour bien laver son linge, il suffit de le mélanger et de laisser tourner la machine. Gérer l’urgence c’est en faire non plus une temporalité extraordinaire, mais la modalité normalisée de l’action, sociale ou humanitaire. Saturer l’espace public de crises concurrentes aux effets spectaculaires, les multiplier et les traiter avec la même énergie jusqu’à ce que cette importance de tout ne veuille plus rien dire. Une urgence de tout qui s’auto-institue, s’autonomise et s’annule dans un même geste.
L’urgence sidère par la gravité et le spectaculaire de ses symptômes : des violences s’exercent, des campements sont érigés, des situations dégénèrent, des gens meurent. La dramatisation et le lexique guerrier soutiennent alors leur gravité, que ce soit pour affronter le coronavirus, le chômage ou le terrorisme ou en parlant de “crises migratoires”. A la “War on drugs” américaine, Darmanin renchérit par la “Bataille de Stalingrad“. L’information nous vient par l’image qui clive ou qui fédère, toujours autour d’affects et d’indignations universelles comme la souffrance ou les Droits de l’Homme, inlassablement récupérés par les pouvoirs en place qui se placent en pompiers de leur propre incendie. Sidérante, l’urgence émeut et indigne autant qu’elle paralyse et immobilise ; elle pousse soit à la tétanie, soit à l’action immédiate de palliation, à la panique, aux pulsions conservatrices et aux réflexes humanitaires, pour le moins pire plutôt que contre le tout.
Tout comme la surinformation désinforme, l’empilement des crises produit une concurrence des urgences qui empêche toute politisation globale des problèmes. Ce que l’on attendait hier de l’avenir et des grands projets révolutionnaires semble davantage exigé dans le présent, heureuse nouvelle s’il était moins un présent de la résignation, du moins pire et de la réforme qu’un présent de l’expérimentation de la liberté et de la révolte. Irrémédiablement, la réponse à tous ces problèmes est un État plus fort et plus progressiste, appelé de nos voeux à chaque élection. Ou de nouvelles personnes providentielles comme a pu l’être Emmanuel Grégoire et tant d’autres, auto-proclamé pourfendeur des violences faites aux enfants et du sans-abrisme. C’est lui qui, lorsque le sujet des SDF reviendra chaque hiver comme une urgence, déclenchera des “plans Grand Froid” alors qu’iels seront expulsé-es et mourront dans la rue le reste de l’année.SAUVER POUR NE RIEN CHANGER
Cette temporalité cyclique de l’urgence sociale traduit une politique de la pitié qui se déclenche surtout à l’approche du pire, donc généralement de la mort. Pour faire objet d’indignation consensuelle dans l’opinion publique, la mortalité doit être spectaculaire et imminente : noyade en Méditerranée, enfants à Gaza, victimes du SIDA ou mort-es dans la rue. Contrairement aux rêves droitsdel’hommistes, l’urgence n’est jamais universelle, traitée de manière inconditionnelle. Elle dépend d’une reconnaissance politique, en réaction à une situation dramatique ou par anticipation de son aggravation potentielle. Toujours a postériori, par calcul du nombre de morts acceptables. Comme si la mort n’était inacceptable que dans certaines situations d’injustice, celles où les victimes ne méritaient vraiment pas leur situation. Comme si la mort constituait l’ultime et unique garde-fou moral capable de contraindre à l’intervention, la seule chose contre laquelle l’opinion publique peut encore s’indigner, à ceci près que toutes les morts ne semblent pas se valoir. En outre, ce n’est même plus tant le décès d’une personne sans-abri qui émeut en tant que telle mais l’espace que son événement occupe dans l’actualité, la politique se faisant plus que jamais celle de l’émotion.
À l’instrumentalisation de la compassion par les politiques publiques et caritatives qui invitent au secours plutôt qu’à la révolte s’ajoute un répertoire d’actions lié au sauvetage par l’intégration. La morale humanitaire semble indiquer de prendre soin des individus, suffisamment pour les sauver de la mort et maintenir leur capacité productive mais suffisamment peu afin d’éviter l’émergence d’autres possibles. Les mettre à l’abri aux quatres coins de la France dans des hébergements d’urgence éphémères pour les isoler et tuer leurs luttes. Atténuer la souffrance pour ne rien changer, parler d’exclusion pour ne pas parler d’inégalités, de racisme ou de pauvreté, parler d’inégalités, de racisme ou de pauvreté pour ne pas parler du capitalisme ou du travail. Individualiser les malheurs plutôt que les penser en termes de dominations, parler de traumas à soigner plutôt qu’interroger leurs origines, montrer de la compassion face aux souffrances plutôt que d’interroger la justice de l’Etat et des organisations qui s’y réfèrent. La lutte pour l’autonomie et la liberté s’effacent devant le langage humanitaire des pouvoirs publics.
Cette dépolitisation par l’urgence est entretenue en bout de chaîne par nos organisations militantes qui pour vivre ou se faire connaître jouent le jeu de la spécialisation des crises et des politiques publiques en investissant une “cause” comme l’enfance, les VSS ou le sans-abrisme. Etat, partis ou associations traitent chaque cause d’urgence au cas par cas, occultant leurs origines systémiques liées à l’organisation du travail, aux rapports de domination, à la captation des richesses ou l’organisation de la dépendance économique qui peuvent expliquer chacune de ces urgences. Puisqu’aller plus loin dans la critique signerait la fin de leurs financements, de leur légitimité voire de leur existence, les associations et organisations militantes se contentent généralement d’un plaidoyer de réforme et en appellent finalement toujours à un capitalisme plus inclusif plutôt qu’à son renversement. Automatic word wrap
La faim, le mal-logement et les différentes violences sociales sont pourtant les résultats du capitalisme. Ce qu’il y a derrière ces urgences, ce sont des écarts répétés et grandissants entre le revenu et le coût de la vie, du surendettement, des expulsions de plus en plus fréquentes et d’autres processus anti-sociaux et inégalitaires nourris par l’État, son monde économique, sa démocratie et ses organisations “gestionnaires malgré elles”.NORMALISER L’URGENCE, LÉGITIMER L’INTERVENTION
En inscrivant les souffrances sociales comme dérives à soigner, l’Etat et les pouvoirs associatifs justifient ainsi mieux leur propre intervention. L’État efface non seulement sa responsabilité à la source mais s’auto-institue dans le même mouvement comme seul calmant légitime. En bon gestionnaire de sa propre crise, ses plans contre les VSS, ses aides sociales et autres fumisteries rejouées à chaque élection légitiment son existence ainsi que celle de ses différents acteurs de la gestion de l’urgence, qu’ils soient politiques, humanitaires, ingénieurs ou militaires. Normalisée, l’urgence est renversée et récupérée comme élément de pacification : il ne s’agit plus de lutter mais d’être solidaires, ensemble pour le moins pire.
C’est la nature même de l’État, qui quand il ne peut pas se trouver d’ennemis extérieurs pour fédérer autour de guerres, doit se tourner vers des ennemis intérieurs à expulser ou des urgences à pallier. La crise justifie la mise en place de moyens extraordinaires comme les camps, les statuts administratifs précaires, les centres de rétention ou de nouvelles formes de dépendance (plans de régularisation, aides sociales etc) qui sont autant d’outils de pacification sociale. Une intervention naturalisée, non questionnable et même souhaitée : il en va de la survie des gens !
Pendant l’état d’urgence sanitaire lié au Covid-19, la police a pu punir sans passer par un juge grâce à l’usage massif d’amendes forfaitaires, qui ont particulièrement été appliquées dans les quartiers pour les maintenir dociles. À Paris, des formations et des assermentations express ont été données aux services de sécurité des bailleurs sociaux (le Groupement parisien inter-bailleurs de surveillance) pour permettre aux gardiens de patrouiller dans les résidences HLM, dresser des procès-verbaux face aux “incivilités” et faire respecter les mesures de confinement. Les exceptions du droit d’un Etat d’urgence permanent. Dans le même mouvement, l’intervention associative prend tout son sens. Par la gestion des urgences, la question sociale cesse d’être pensée en termes de rapports de classe ou d’affinités révolutionnaires pour être fragmentée en bénévoles “soutiens”, salarié-es expert-es et “publics” bénéficiaires, selon le vocable symbole de cette aseptisation et victimisation des luttes. Là où émergeaient les idées d’entraide, de conflictualité ou d’autonomie populaire apparaissent subventions, expertise, prévention, accompagnement, évaluation et partenariats. Distribution alimentaire sans espace politique, atelier CV plutôt qu’organisation collective, participation symbolique des “premier-es concerné-es” ou communication humanitaire basée sur des témoignages plus que sur des ouvertures d’espaces autonomes…
On nous soutiendra que ces compromissions ou que l’aide à l’intégration (par le travail et les papiers) avant la révolution vient des “premier·es concerné·es”, alors que tout est fait dans la société et dans les organisations d’aide d’urgence pour que les plus précaires n’aient ni le temps ni l’espace de demander autre chose que l’aide humanitaire. Et que nous, “soutiens”, travaillions - potentiellement salaire à la clé - à réparer des symptômes qui donnent du sens à notre militance. C’est ainsi tout un système de représentation de nos besoins qui est validé sous couvert d’humanisme, occultant d’autres perspectives d’entraide, de questionnement, de collectivisation et d’autonomie. L’organisation de l’urgence agit ici comme extension de la démocratie représentative qui nous prive de nos moyens d’organisation et de subsistance. Ce sont nos cadres étatiques ou sociaux qui décrètent nos urgences et débloquent nos aides, ou nous-mêmes qui finissons par devenir nos propres cadres, que ce soit par quête de sens, par croyance de pouvoir faire mieux de l’intérieur ou par “nécessité”.
Ces renversements remplacent la défense conflictuelle de l’infinité de nos désirs par l’écoute, la médiation et la réparation de nos problèmes. Plutôt que de produire une critique de l’Etat, de nouvelles formes d’entraide ou de renoncement au travail, l’énergie militante est captée par le travail social, qui individualise et psychologise les problèmes. L’urgence substitue l’entraide qualitative par l’aide quantitative : les bon·nes gestionnaires évaluent, essayent de faire le plus avec le moins et rationnalisent les rapports sociaux dans ces espaces. Autrement dit : le conflit devient souffrance et la politique se dévoile pour ce qu’elle est : prise en charge. Il ne nous reste alors plus qu’à soigner les symptômes et à manifester quelques joyeux dimanches, pour dénoncer quelques dérives.
Adossée aux logiques de marchandisation à l’oeuvre dans le secteur associatif, l’urgence justifie la privatisation de la protection sociale : mutuelles et assurances privées pour les « inclu·es », associations caritatives pour les « exclu·es ». Cette confiscation de l’aide nous dépossède de notre responsabilité, l’aide est déléguée à des professionnel·les de l’urgence qui la cadrent et la régulent pendant que la solidarité devient un délit si l’on accueille des sans-papiers. C’est aussi l’urgence et ses aides qui justifient les interventions militaro-humanitaires à l’étranger, sous couvert de droit international, de neutralité ou du droit d’ingérence. L’expertise et l’aide d’urgence légitiment des “guerres justes” correctement menées ou des génocides encadrés par couloirs humanitaires. C’est l’urgence qui a justifié les plein pouvoirs accordés à Hugo Chavèz pour gérer les pluies et coulées de boue de 1999 et organiser la militarisation qui s’en est suivie. En France, c’est l’urgence terroriste de 2015 qui a pavé la voie des lois de surveillance et de répression policière ou des hausses de dépenses militaires. Le droit de l’état d’urgence et les dispositifs de surveillance anti-terroriste se sont depuis plus que jamais immiscés dans le droit des étrangers. A Mayotte comme en Guyane, l’état d’urgence a servi de prétexte pour intensifier les opérations de contrôle des frontières et de la régularité du séjour des individus. C’est aussi l’extension de l’État d’urgence anti-terroriste qui a permis de faciliter le démantèlement de la “jungle” de Calais, expulsée en trois jours début 2016. Avant de justifier l’expulsion, l’état d’urgence et la menace terroriste ont d’abord été utilisés pour sécuriser la frontière en érigeant une clôture de 4m de haut le long du port de Calais et différents dispositifs de clôtures, de vidéo-surveillance, de détection infrarouge et de lumières pour empêcher le passage par l’Eurotunnel. L’état d’urgence a ici servi à dissuader les tentatives de passage et s’est ensuite étendu à l’interdiction de différentes manifestations sous prétexte que les autorités ne disposaient pas des moyens nécessaires pour en assurer la sécurité. L’état d’urgence semble tendre vers sa permanence, il justifie l’exception au droit qui encadre sa gestion par ailleurs. Le droit n’a jamais limité l’État, il en est son langage le plus efficace. Dans le régime de l’urgence, le droit devient même performatif et se soumet au politique qui s’autonomise : quand Macron a annoncé le confinement et le pass sanitaire, la base légale était encore floue et le pays a immédiatement appliqué la mesure. La politique humanitaire prônera toujours l’exception comme méthode de gouvernement : le pouvoir agit au nom de l’urgence pour devancer le droit et préserver l’ordre existant.L’URGENCE EST LÀ, LA CRITIQUE ATTENDRA
Noyer l’urgence dans l’urgence ne consiste pas seulement à multiplier les crises et à brouiller les causes dans le traitement de leurs symptômes, mais aussi à organiser un régime d’action et d’instantanéité dans lequel tout doit être traité immédiatement, contre le temps de la critique. Tout comme la satisfaction immédiate de nos désirs par la consommation nous empêche d’accéder à d’autres désirs, le régime de l’urgence devient une forme de gouvernance. Il impose un tempo qui légitime la confiscation du pouvoir ou le maintien d’espaces politiques descendants qui brident les velléités subversives et dé-radicalisent les discussions. Les pouvoirs publics comme le milieu associatif se montrent particulièrement créatifs en la matière.
Le spectacle de la crise et de l’urgence provoque en effet souvent soit sidération et immobilisme face aux crises, soit un besoin irrépressible de résolution immédiate de ces symptômes, que ce soit pour trouver du sens dans l’absurde ou pour que la violence ne reste pas aux portes de notre confort. Réorientée vers la réaction immédiate — pétitions, indignations, bénévolat par ci par là, campagnes rapides — l’énergie critique s’attaque aux effets visibles et spectaculaires — la crise écologique, sociale ou le fascisme — ainsi qu’au pouvoir en place ou à venir et ne s’étend rarement à une critique plus large des structures qui rendent possibles et permanentes ces dominations, comme le pouvoir en tant que tel ou les formes acceptables du capitalisme, qu’elles soient démocratiques ou humanitaires. Car ces structures nous font vivre et sont désirées par beaucoup, ou constituent des repères moraux et militants d’où peuvent partir des luttes et des espoirs. Car toute critique d’un au-delà de l’immédiat à gérer devient idéologique et indécente lorsque des vies sont en jeu (et que des salaires dépendent des dons et de la popularité de l’association). La critique associative ne concerne peu les conditions de production de l’urgence elle-même, ni les dispositifs qui la rendent permanente, ni l’organisation politique d’une attention saturée, fragmentée, où chaque problème est immédiatement remplacé par un autre.
Sans finalité autre que la suspension de l’urgence pour un temps, nos actions de manifestation, de maraudes ou d’hébergement d’urgence deviennent alors des fins en soi, des objets de luttes qui se suffisent à eux-mêmes et reviennent en boucle. La réalisation de nos missions d’urgence étant déjà si difficile au vu des conditions allouées par l’État - et acceptées par les associations qui en vivent - que l’essentiel de notre temps va au soulagement de la crise plutôt qu’à son dépassement. Il n’y a ni temps ni moyen pour la création d’espaces nouveaux d’auto-détermination. Les espaces de solidarité associative et les luttes sociales pourraient pourtant être intéressants au vu des situations politiques qu’ils génèrent, peut-être s’ils étaient davantage chargés d’autonomie et d’horizons inconnus plutôt que d’être pilotés par la classe d’encadrement associative. Fatalement, nos revendications sont souvent défensives et s’arrêtent à la défense des droits, à l’intégration par le travail ou aux demandes de prises en charge, à l’optimisation des symptômes donc. La gauche sous ses formes partisanes ou associatives s’est spécialisée dans l’intégration de la critique sociale et révolutionnaire pour la rendre “réaliste” et donc réformiste et inaudible. Un fatalisme justifié par un “pragmatisme” stratégique qui commanderait d’avancer victoire par victoire, quitte à tourner en rond pendant des décennies. Opposant des catégories d’individus entre elles, nourrissant le capital en main d’œuvre et suppliant l’intervention de l’Etat, ces luttes pour défendre nos droits nous condamnent à la réforme et au statu quo, gagne-pain de la gauche et terreau de l’extrême-droite pourtant combattue, quand elles ne sont pas rattachées à des critiques et perspectives révolutionnaires de transformation totale de la société.
Dans le travail médical, la crise du Covid a par exemple montré que les débats de lutte se concentraient sur la gestion quotidienne (hôpitaux, restrictions, chiffres) tandis que les questions structurelles — sous-financement chronique des systèmes de santé, dépendance industrielle, choix politiques antérieurs — passaient au second plan ou devenaient inaudibles, car “moins urgentes”. Pire, elles étaient liées à des défaillances de l’État plutôt qu’à son existence en tant que telle.
Dans le travail social ou humanitaire, la lutte pour les droits suspend souvent la critique de l’organisation et donc de la représentation de nos besoins. L’heure n’est jamais au débat sur nos pratiques, ni à la “grandiloquente révolution pour bourgeois idéalistes”, mais à la résolution de l’urgent par l’action. Entendons par là distribution alimentaire, envois de CV, cours de français et autres prestations d’accès aux droits. Entendons par là les droits de bien s’intégrer à la nation, au travail, à la langue française et de rentrer dans le rang. Les acteurs de l’urgence ont naturalisé le turnover de leurs salariés comme une évidence en temps contraint. Ce turnover entrave toute critique interne, comme au Samu Social, connu pour désespérer et changer d’opérateurs téléphoniques du 115 tous les trois mois.
Si la dimension intrinsèquement présentéiste de l’urgence bride la critique, elle organise de la même manière le deuil de nos idéaux. Autant survalorisée qu’humanitarisée, l’action est vidée de tout horizon libertaire et autonomisant. Antidote à l’incertitude, l’action sociale ou humanitaire ressemble à une fuite en avant. Elle répond à nos crises de sens avec des petites victoires concrètes du quotidien et emporte nos idéaux radicaux et autonomes dans ses prises en charge, ses régularisations et ses sourires. Chez les caritatifs co-gestionnaires de l’urgence, il apparaît vite vain de s’attaquer à ces causes de la boucle de l’urgence, trop multiples, profondes, aux responsabilités diluées et trop politiques, clivantes et par la même occasion peu propices aux dons. Et puis, on ne dévore pas la main de l’État qui nous nourrit, sinon on ne pourrait plus opérer, et si on existe plus qui s’occupera de la misère ?DÉPASSER LE GOUVERNEMENT HUMANITAIRE
Quand le gouvernement s’humanitarise, l’humanitaire se gouvernementalise dans un même geste. Les années 80 ont marqué le passage d’un pouvoir disciplinaire brutal à une gouvernementalité plus thérapeutique, compassionnelle, humanitaire. La création du Secrétariat à l’action humanitaire par Chirac marquera la fusion humanitaire et sécuritaire d’un ensemble d’institutions étatiques et associatives que Didier Fassin qualifie de “gouvernement humanitaire”. Plus que jamais, la solidarité s’est professionnalisée et les politiques sociales et humanitaires sont devenues des technologies de gouvernement adaptées au capitalisme néolibéral. Comme Chirac et son Samu Social, les gouvernements de droite comme de gauche investissent le social et l’humanitaire avec le monde associatif. Gestion des camps, assistance médico-sociale, maraudes, hébergements d’urgence, insertion professionnelle… Ce qui relève de l’aide d’urgence est intégré à une normalité compressée et rationalisée pour coller au tempo de la crise permanente. La souffrance sociale hier ignorée est désormais un objet majeur des politiques publiques qui cherchent à réduire la “fracture sociale” pour réintégrer certain·es “exclu·es” dans la société et son travail. Une manière de contenir la colère en s’attaquant aux symptômes de l’urgence sociale plutôt qu’à ses racines. La souffrance des exclu-es indésirables sera elle invisibilisée et empêchée de se transformer en luttes, par précarisation organisée, répression sur leurs lieux de survie, éclatement des communautés de lutte ou récupérations gauchistes et prises en charge de pacification. Le politique administre les affects, les traumatismes, les comportements ; il abandonne pour de bon la transformation des structures sociales et légitime sa violence par la protection des vulnérables.
Par l’aide sociale et d’urgence, il ne s’est jamais agi que de donner une contrepartie sociale aux grandes dynamiques néolibérales de privatisation du pays. Défendre l’inclusion sociale pour diviser bons et mauvais-es immigré-es. Combattre la résistance des citoyen-nes à la nation et au travail. Combattre l’exclusion sociale jusqu’à en faire une fin en soi, coquille vide dépouillée de toute autre velléité, sans remonter à sa source. En témoignera le Pacte parisien de lutte contre l’exclusion et sa Nuit de la Solidarité, outil de communication solidaire de la ville de Paris pour continuer par ailleurs sa politique de spéculation immobilière, d’expulsion et de traque des sans-papiers. Promettre des avantages (aides, régularisations) à certain-es pour casser les luttes. Faire plonger les associations dans le piège subventionné de la défense des acquis sociaux et de l’intégration par la langue ou le travail. Montrer patte blanche, digérer nos colères, agiter la peur de l’extrême-droite. Faire oublier la critique de la démocratie et continuer plus sereinement notre exploitation. L’urgence sociale est ainsi renversée comme délai supplémentaire que nos démocraties s’accordent pour oblitérer leurs failles fondamentales, nous occuper à traiter nos problèmes sociaux comme des dérives et repousser toujours plus nos révoltes. Par l’action et la victoire, l’aide d’urgence donne du sens à notre misère militante. Elle sépare nos luttes en causes spécialisées (climat, violences policières, inégalités, conflits internationaux), occulte ce qui les unit et nous pousse à formuler des revendications thématiques plutôt qu’à tout refuser.
Les associations humanitaires souvent en lutte contre les politiques de l’État tentent de tendre vers un au-delà du simple soulagement des urgences, en alliant pansement humanitaire nécessaire et plaidoyer structurel de long terme. Mais leur régime d’urgence, leur dépendance au financement et leurs horizons politiques étatistes bloquent leurs militant-es dans une charité désautonomisante et dans des rapports de luttes réformistes. Certain-es préfèreront le moins pire à l’idéal et en feront une religion nommée social-démocratie. D’autres sortiront la tête de l’urgence humanitaire et de la réforme. Iels continueront peut-être de panser des plaies mais passeront de l’aide à l’entraide et s’essayeront à la création d’espaces d’auto-détermination. Au-delà du symptôme et de l’humanitaire, iels chercheront plutôt à porter des coups matériels et discursifs à la racine, au capital, au travail, aux frontières, à la démocratie, aux prisons, aux solutions de l’État et à tout ce qui nous fait tourner en rond. Par le bas, de tous les côtés, sans représentation ni organisation qui définit nos urgences.
Wilden - TERRAIN VAGUE
source : https://rebellyon.info/Noyer-l-urgence-dans-l-urgence-intervenir-40427
#humanitaire #capitalisme #reformisme -
Avec l’urgentisation du social, l’État a trouvé une manière de relativiser ses failles ; il les noie dans le spectacle du traitement de leurs effets. L’urgence apparaît domestiquée, acceptable et organisée par une gouvernementalité humanitaire s’étendant de l’État à l’associatif et alliant délicatement compassion et rationalisation, aide et condition, intégration et exclusion.
Comme le travail médical et humanitaire, l’action sociale est de plus en plus confrontée à l’ urgence, alors même que l’ essence de sa mission d’écoute ou de lien social demande du temps. L’urgence lui impose une réponse rapide face au mal-logement, à l’asile, aux VSS, aux problèmes de santé ou au chômage. Plutôt que de faire taire ces crises qui sont autant de signes de ses défaillances, l’État semble préférer les assumer et organiser leur prise en charge, en cogestion avec le monde associatif. Que cache cette intervention humanitaire providentielle ? Il faut moins y voir une tentative de l’État de s’améliorer en continu que d’évacuer les problèmes sociaux structurels en les traitant comme des urgences. Avec l’urgentisation du social, l’État a trouvé une manière de relativiser ses failles ; il les noie dans le spectacle du traitement de leurs effets. L’urgence apparaît domestiquée, acceptable et organisée par une gouvernementalité humanitaire s’étendant de l’État à l’associatif et alliant délicatement compassion et rationalisation, aide et condition, intégration et exclusion.NOYER LES CAUSES DANS LES SYMPTÔMES
* 1 . SPECTACULARISER
La mise en spectacle de la violence et de la prise en charge des inégalités et des crises sociales occultent leurs origines que sont le travail, le capitalisme, l’Etat ou ses frontières. Elle permet de répondre à quelques situations - souvent médiatisées comme le plan Grand froid à Paris ou l’accueil massif de migrant-es ukrainien-nes - plutôt qu’à toutes. Lâcher du lest par-çi par-là, pour mieux régner sur la totalité. Conjointement, la mise en urgence d’un sujet laisse induire qu’il est possible de sortir de l’impuissance : de la crise peuvent émerger des victoires. Il ne s’agira jamais d’augmenter réellement nos libertés mais d’insertions professionnelles, de régularisations ou d’indemnisations. L’aide d’urgence permet de digérer les revendications sociales, de légitimer l’intervention institutionnelle et de perpétuer l’illusion de la prise en charge de nos besoins. Une stratégie reprise souvent inconsciemment par les cadres associatifs et autres gestionnaires de l’urgence pour éviter la délicate perspective de la transformation radicale de la société, peu propice aux dons, aux subventions ou aux votes.
* 2 . INDIVIDUALISER
Le décor une fois posé, le décentrage de la cause vers le symptôme s’opère ensuite en ignorant les origines structurelles et les rapports de domination pour préférer individualiser et moraliser leur responsabilité. Du côté des pouvoirs publics, c’est par exemple la critique de travailleurs sociaux maltraitants plutôt que celle d’un travail qui rend violent ou encore, d’hommes errants menaçants plutôt que l’abolition des frontières qui précarisent. Du côté des associations, une exclusion de certains individus violents de leurs dispositifs d’aide, une moralisation de la question politique avec des bons et mauvais points militants ou une concentration de la critique sur des “grands méchants” (Bardella, Bolloré, etc.), bien plus fédératrice qu’une critique de la démocratie et de son travail, de la gauche, de ses centres de rétention administrative (créés par Mitterand) et de ses frontières.
* 3 . TRANSFORMER EN DÉRIVE... OU NORMALISER
Puis quand un rapport systémique de domination n’est plus ignorable ou que la défense se complique, la stratégie du pouvoir peut être d’en reconnaître la dimension structurelle tout en la traitant comme crise et dérive, donc en l’évacuant aussitôt comme un “dysfonctionnement” corrigeable. La diversion vers les “dérives” s’accompagne de nouvelles explications, bien loin de leur radicalité première, et de mesures dont l’objectif n’est pas un changement de structure, mais d’un retour à la normalité. La pirouette fait céder du terrain mais seulement pour un temps. Ainsi, les causes de la misère des SDFs sont souvent naturalisées comme une fatalité (quand elles ne sont pas attribuées à ces mêmes individus), comme une externalité négative malheureuse d’un système capitaliste imparfait mais “le moins pire qu’on ait”, ce qui permet alors d’évincer toute critique du travail ou du capital qui pourtant les met à la rue. Plutôt que de viser la transformation de la société ou la sortie du capitalisme, on cherchera à réduire et à contenir les violences familiales, les cercles vicieux de l’alcoolisme ou les imperfections du marché du travail, en renversant ces symptômes comme des causes premières de nos urgences. Quand l’État parle de problèmes managériaux, de plans d’investissements à mener, de santé mentale ou de perte de sens à corriger, le monde associatif peut lui revendiquer un manque de moyens à combler (pour continuer de faire plus ou moins la même chose, toujours en moins pire) ou pointer du doigt un manquement au droit, ce même droit qui structure et légitime par ailleurs les dominations de l’État et de sa justice. L’associatif cherchera souvent plus à en corriger les “abus” qu’à dépasser leurs structures. On chantera “un toit c’est un droit” et conclurons nos manifestations après des mises-à-l’abri ou des régularisations, aussi temporaires que cycliques. Comme si les rafles de personnes exilées, leurs encampements et leurs refoulements aux frontières de l’Europe n’étaient que des dérives. On scandera “Vérité et justice”, comme si les meurtres policiers n’étaient que des bavures à faire reconnaître par la Justice, que le droit était du côté de l’émancipation, que deux siècles de démocratie capitaliste étaient réformables.
*4 . NOYER LE TOUT DANS LE TOUT
Enfin, le décentrement de la cause vers le symptôme s’achève en noyant l’urgence dans l’urgence, en la multipliant de telle façon qu’il n’y en ai plus vraiment, ou que l’on s’y habitue. Pour bien laver son linge, il suffit de le mélanger et de laisser tourner la machine. Gérer l’urgence c’est en faire non plus une temporalité extraordinaire, mais la modalité normalisée de l’action, sociale ou humanitaire. Saturer l’espace public de crises concurrentes aux effets spectaculaires, les multiplier et les traiter avec la même énergie jusqu’à ce que cette importance de tout ne veuille plus rien dire. Une urgence de tout qui s’auto-institue, s’autonomise et s’annule dans un même geste.
L’urgence sidère par la gravité et le spectaculaire de ses symptômes : des violences s’exercent, des campements sont érigés, des situations dégénèrent, des gens meurent. La dramatisation et le lexique guerrier soutiennent alors leur gravité, que ce soit pour affronter le coronavirus, le chômage ou le terrorisme ou en parlant de “crises migratoires”. A la “War on drugs” américaine, Darmanin renchérit par la “Bataille de Stalingrad“. L’information nous vient par l’image qui clive ou qui fédère, toujours autour d’affects et d’indignations universelles comme la souffrance ou les Droits de l’Homme, inlassablement récupérés par les pouvoirs en place qui se placent en pompiers de leur propre incendie. Sidérante, l’urgence émeut et indigne autant qu’elle paralyse et immobilise ; elle pousse soit à la tétanie, soit à l’action immédiate de palliation, à la panique, aux pulsions conservatrices et aux réflexes humanitaires, pour le moins pire plutôt que contre le tout.
Tout comme la surinformation désinforme, l’empilement des crises produit une concurrence des urgences qui empêche toute politisation globale des problèmes. Ce que l’on attendait hier de l’avenir et des grands projets révolutionnaires semble davantage exigé dans le présent, heureuse nouvelle s’il était moins un présent de la résignation, du moins pire et de la réforme qu’un présent de l’expérimentation de la liberté et de la révolte. Irrémédiablement, la réponse à tous ces problèmes est un État plus fort et plus progressiste, appelé de nos voeux à chaque élection. Ou de nouvelles personnes providentielles comme a pu l’être Emmanuel Grégoire et tant d’autres, auto-proclamé pourfendeur des violences faites aux enfants et du sans-abrisme. C’est lui qui, lorsque le sujet des SDF reviendra chaque hiver comme une urgence, déclenchera des “plans Grand Froid” alors qu’iels seront expulsé-es et mourront dans la rue le reste de l’année.SAUVER POUR NE RIEN CHANGER
Cette temporalité cyclique de l’urgence sociale traduit une politique de la pitié qui se déclenche surtout à l’approche du pire, donc généralement de la mort. Pour faire objet d’indignation consensuelle dans l’opinion publique, la mortalité doit être spectaculaire et imminente : noyade en Méditerranée, enfants à Gaza, victimes du SIDA ou mort-es dans la rue. Contrairement aux rêves droitsdel’hommistes, l’urgence n’est jamais universelle, traitée de manière inconditionnelle. Elle dépend d’une reconnaissance politique, en réaction à une situation dramatique ou par anticipation de son aggravation potentielle. Toujours a postériori, par calcul du nombre de morts acceptables. Comme si la mort n’était inacceptable que dans certaines situations d’injustice, celles où les victimes ne méritaient vraiment pas leur situation. Comme si la mort constituait l’ultime et unique garde-fou moral capable de contraindre à l’intervention, la seule chose contre laquelle l’opinion publique peut encore s’indigner, à ceci près que toutes les morts ne semblent pas se valoir. En outre, ce n’est même plus tant le décès d’une personne sans-abri qui émeut en tant que telle mais l’espace que son événement occupe dans l’actualité, la politique se faisant plus que jamais celle de l’émotion.
À l’instrumentalisation de la compassion par les politiques publiques et caritatives qui invitent au secours plutôt qu’à la révolte s’ajoute un répertoire d’actions lié au sauvetage par l’intégration. La morale humanitaire semble indiquer de prendre soin des individus, suffisamment pour les sauver de la mort et maintenir leur capacité productive mais suffisamment peu afin d’éviter l’émergence d’autres possibles. Les mettre à l’abri aux quatres coins de la France dans des hébergements d’urgence éphémères pour les isoler et tuer leurs luttes. Atténuer la souffrance pour ne rien changer, parler d’exclusion pour ne pas parler d’inégalités, de racisme ou de pauvreté, parler d’inégalités, de racisme ou de pauvreté pour ne pas parler du capitalisme ou du travail. Individualiser les malheurs plutôt que les penser en termes de dominations, parler de traumas à soigner plutôt qu’interroger leurs origines, montrer de la compassion face aux souffrances plutôt que d’interroger la justice de l’Etat et des organisations qui s’y réfèrent. La lutte pour l’autonomie et la liberté s’effacent devant le langage humanitaire des pouvoirs publics.
Cette dépolitisation par l’urgence est entretenue en bout de chaîne par nos organisations militantes qui pour vivre ou se faire connaître jouent le jeu de la spécialisation des crises et des politiques publiques en investissant une “cause” comme l’enfance, les VSS ou le sans-abrisme. Etat, partis ou associations traitent chaque cause d’urgence au cas par cas, occultant leurs origines systémiques liées à l’organisation du travail, aux rapports de domination, à la captation des richesses ou l’organisation de la dépendance économique qui peuvent expliquer chacune de ces urgences. Puisqu’aller plus loin dans la critique signerait la fin de leurs financements, de leur légitimité voire de leur existence, les associations et organisations militantes se contentent généralement d’un plaidoyer de réforme et en appellent finalement toujours à un capitalisme plus inclusif plutôt qu’à son renversement. Automatic word wrap
La faim, le mal-logement et les différentes violences sociales sont pourtant les résultats du capitalisme. Ce qu’il y a derrière ces urgences, ce sont des écarts répétés et grandissants entre le revenu et le coût de la vie, du surendettement, des expulsions de plus en plus fréquentes et d’autres processus anti-sociaux et inégalitaires nourris par l’État, son monde économique, sa démocratie et ses organisations “gestionnaires malgré elles”.NORMALISER L’URGENCE, LÉGITIMER L’INTERVENTION
En inscrivant les souffrances sociales comme dérives à soigner, l’Etat et les pouvoirs associatifs justifient ainsi mieux leur propre intervention. L’État efface non seulement sa responsabilité à la source mais s’auto-institue dans le même mouvement comme seul calmant légitime. En bon gestionnaire de sa propre crise, ses plans contre les VSS, ses aides sociales et autres fumisteries rejouées à chaque élection légitiment son existence ainsi que celle de ses différents acteurs de la gestion de l’urgence, qu’ils soient politiques, humanitaires, ingénieurs ou militaires. Normalisée, l’urgence est renversée et récupérée comme élément de pacification : il ne s’agit plus de lutter mais d’être solidaires, ensemble pour le moins pire.
C’est la nature même de l’État, qui quand il ne peut pas se trouver d’ennemis extérieurs pour fédérer autour de guerres, doit se tourner vers des ennemis intérieurs à expulser ou des urgences à pallier. La crise justifie la mise en place de moyens extraordinaires comme les camps, les statuts administratifs précaires, les centres de rétention ou de nouvelles formes de dépendance (plans de régularisation, aides sociales etc) qui sont autant d’outils de pacification sociale. Une intervention naturalisée, non questionnable et même souhaitée : il en va de la survie des gens !
Pendant l’état d’urgence sanitaire lié au Covid-19, la police a pu punir sans passer par un juge grâce à l’usage massif d’amendes forfaitaires, qui ont particulièrement été appliquées dans les quartiers pour les maintenir dociles. À Paris, des formations et des assermentations express ont été données aux services de sécurité des bailleurs sociaux (le Groupement parisien inter-bailleurs de surveillance) pour permettre aux gardiens de patrouiller dans les résidences HLM, dresser des procès-verbaux face aux “incivilités” et faire respecter les mesures de confinement. Les exceptions du droit d’un Etat d’urgence permanent. Dans le même mouvement, l’intervention associative prend tout son sens. Par la gestion des urgences, la question sociale cesse d’être pensée en termes de rapports de classe ou d’affinités révolutionnaires pour être fragmentée en bénévoles “soutiens”, salarié-es expert-es et “publics” bénéficiaires, selon le vocable symbole de cette aseptisation et victimisation des luttes. Là où émergeaient les idées d’entraide, de conflictualité ou d’autonomie populaire apparaissent subventions, expertise, prévention, accompagnement, évaluation et partenariats. Distribution alimentaire sans espace politique, atelier CV plutôt qu’organisation collective, participation symbolique des “premier-es concerné-es” ou communication humanitaire basée sur des témoignages plus que sur des ouvertures d’espaces autonomes…
On nous soutiendra que ces compromissions ou que l’aide à l’intégration (par le travail et les papiers) avant la révolution vient des “premier·es concerné·es”, alors que tout est fait dans la société et dans les organisations d’aide d’urgence pour que les plus précaires n’aient ni le temps ni l’espace de demander autre chose que l’aide humanitaire. Et que nous, “soutiens”, travaillions - potentiellement salaire à la clé - à réparer des symptômes qui donnent du sens à notre militance. C’est ainsi tout un système de représentation de nos besoins qui est validé sous couvert d’humanisme, occultant d’autres perspectives d’entraide, de questionnement, de collectivisation et d’autonomie. L’organisation de l’urgence agit ici comme extension de la démocratie représentative qui nous prive de nos moyens d’organisation et de subsistance. Ce sont nos cadres étatiques ou sociaux qui décrètent nos urgences et débloquent nos aides, ou nous-mêmes qui finissons par devenir nos propres cadres, que ce soit par quête de sens, par croyance de pouvoir faire mieux de l’intérieur ou par “nécessité”.
Ces renversements remplacent la défense conflictuelle de l’infinité de nos désirs par l’écoute, la médiation et la réparation de nos problèmes. Plutôt que de produire une critique de l’Etat, de nouvelles formes d’entraide ou de renoncement au travail, l’énergie militante est captée par le travail social, qui individualise et psychologise les problèmes. L’urgence substitue l’entraide qualitative par l’aide quantitative : les bon·nes gestionnaires évaluent, essayent de faire le plus avec le moins et rationnalisent les rapports sociaux dans ces espaces. Autrement dit : le conflit devient souffrance et la politique se dévoile pour ce qu’elle est : prise en charge. Il ne nous reste alors plus qu’à soigner les symptômes et à manifester quelques joyeux dimanches, pour dénoncer quelques dérives.
Adossée aux logiques de marchandisation à l’oeuvre dans le secteur associatif, l’urgence justifie la privatisation de la protection sociale : mutuelles et assurances privées pour les « inclu·es », associations caritatives pour les « exclu·es ». Cette confiscation de l’aide nous dépossède de notre responsabilité, l’aide est déléguée à des professionnel·les de l’urgence qui la cadrent et la régulent pendant que la solidarité devient un délit si l’on accueille des sans-papiers. C’est aussi l’urgence et ses aides qui justifient les interventions militaro-humanitaires à l’étranger, sous couvert de droit international, de neutralité ou du droit d’ingérence. L’expertise et l’aide d’urgence légitiment des “guerres justes” correctement menées ou des génocides encadrés par couloirs humanitaires. C’est l’urgence qui a justifié les plein pouvoirs accordés à Hugo Chavèz pour gérer les pluies et coulées de boue de 1999 et organiser la militarisation qui s’en est suivie. En France, c’est l’urgence terroriste de 2015 qui a pavé la voie des lois de surveillance et de répression policière ou des hausses de dépenses militaires. Le droit de l’état d’urgence et les dispositifs de surveillance anti-terroriste se sont depuis plus que jamais immiscés dans le droit des étrangers. A Mayotte comme en Guyane, l’état d’urgence a servi de prétexte pour intensifier les opérations de contrôle des frontières et de la régularité du séjour des individus. C’est aussi l’extension de l’État d’urgence anti-terroriste qui a permis de faciliter le démantèlement de la “jungle” de Calais, expulsée en trois jours début 2016. Avant de justifier l’expulsion, l’état d’urgence et la menace terroriste ont d’abord été utilisés pour sécuriser la frontière en érigeant une clôture de 4m de haut le long du port de Calais et différents dispositifs de clôtures, de vidéo-surveillance, de détection infrarouge et de lumières pour empêcher le passage par l’Eurotunnel. L’état d’urgence a ici servi à dissuader les tentatives de passage et s’est ensuite étendu à l’interdiction de différentes manifestations sous prétexte que les autorités ne disposaient pas des moyens nécessaires pour en assurer la sécurité. L’état d’urgence semble tendre vers sa permanence, il justifie l’exception au droit qui encadre sa gestion par ailleurs. Le droit n’a jamais limité l’État, il en est son langage le plus efficace. Dans le régime de l’urgence, le droit devient même performatif et se soumet au politique qui s’autonomise : quand Macron a annoncé le confinement et le pass sanitaire, la base légale était encore floue et le pays a immédiatement appliqué la mesure. La politique humanitaire prônera toujours l’exception comme méthode de gouvernement : le pouvoir agit au nom de l’urgence pour devancer le droit et préserver l’ordre existant.L’URGENCE EST LÀ, LA CRITIQUE ATTENDRA
Noyer l’urgence dans l’urgence ne consiste pas seulement à multiplier les crises et à brouiller les causes dans le traitement de leurs symptômes, mais aussi à organiser un régime d’action et d’instantanéité dans lequel tout doit être traité immédiatement, contre le temps de la critique. Tout comme la satisfaction immédiate de nos désirs par la consommation nous empêche d’accéder à d’autres désirs, le régime de l’urgence devient une forme de gouvernance. Il impose un tempo qui légitime la confiscation du pouvoir ou le maintien d’espaces politiques descendants qui brident les velléités subversives et dé-radicalisent les discussions. Les pouvoirs publics comme le milieu associatif se montrent particulièrement créatifs en la matière.
Le spectacle de la crise et de l’urgence provoque en effet souvent soit sidération et immobilisme face aux crises, soit un besoin irrépressible de résolution immédiate de ces symptômes, que ce soit pour trouver du sens dans l’absurde ou pour que la violence ne reste pas aux portes de notre confort. Réorientée vers la réaction immédiate — pétitions, indignations, bénévolat par ci par là, campagnes rapides — l’énergie critique s’attaque aux effets visibles et spectaculaires — la crise écologique, sociale ou le fascisme — ainsi qu’au pouvoir en place ou à venir et ne s’étend rarement à une critique plus large des structures qui rendent possibles et permanentes ces dominations, comme le pouvoir en tant que tel ou les formes acceptables du capitalisme, qu’elles soient démocratiques ou humanitaires. Car ces structures nous font vivre et sont désirées par beaucoup, ou constituent des repères moraux et militants d’où peuvent partir des luttes et des espoirs. Car toute critique d’un au-delà de l’immédiat à gérer devient idéologique et indécente lorsque des vies sont en jeu (et que des salaires dépendent des dons et de la popularité de l’association). La critique associative ne concerne peu les conditions de production de l’urgence elle-même, ni les dispositifs qui la rendent permanente, ni l’organisation politique d’une attention saturée, fragmentée, où chaque problème est immédiatement remplacé par un autre.
Sans finalité autre que la suspension de l’urgence pour un temps, nos actions de manifestation, de maraudes ou d’hébergement d’urgence deviennent alors des fins en soi, des objets de luttes qui se suffisent à eux-mêmes et reviennent en boucle. La réalisation de nos missions d’urgence étant déjà si difficile au vu des conditions allouées par l’État - et acceptées par les associations qui en vivent - que l’essentiel de notre temps va au soulagement de la crise plutôt qu’à son dépassement. Il n’y a ni temps ni moyen pour la création d’espaces nouveaux d’auto-détermination. Les espaces de solidarité associative et les luttes sociales pourraient pourtant être intéressants au vu des situations politiques qu’ils génèrent, peut-être s’ils étaient davantage chargés d’autonomie et d’horizons inconnus plutôt que d’être pilotés par la classe d’encadrement associative. Fatalement, nos revendications sont souvent défensives et s’arrêtent à la défense des droits, à l’intégration par le travail ou aux demandes de prises en charge, à l’optimisation des symptômes donc. La gauche sous ses formes partisanes ou associatives s’est spécialisée dans l’intégration de la critique sociale et révolutionnaire pour la rendre “réaliste” et donc réformiste et inaudible. Un fatalisme justifié par un “pragmatisme” stratégique qui commanderait d’avancer victoire par victoire, quitte à tourner en rond pendant des décennies. Opposant des catégories d’individus entre elles, nourrissant le capital en main d’œuvre et suppliant l’intervention de l’Etat, ces luttes pour défendre nos droits nous condamnent à la réforme et au statu quo, gagne-pain de la gauche et terreau de l’extrême-droite pourtant combattue, quand elles ne sont pas rattachées à des critiques et perspectives révolutionnaires de transformation totale de la société.
Dans le travail médical, la crise du Covid a par exemple montré que les débats de lutte se concentraient sur la gestion quotidienne (hôpitaux, restrictions, chiffres) tandis que les questions structurelles — sous-financement chronique des systèmes de santé, dépendance industrielle, choix politiques antérieurs — passaient au second plan ou devenaient inaudibles, car “moins urgentes”. Pire, elles étaient liées à des défaillances de l’État plutôt qu’à son existence en tant que telle.
Dans le travail social ou humanitaire, la lutte pour les droits suspend souvent la critique de l’organisation et donc de la représentation de nos besoins. L’heure n’est jamais au débat sur nos pratiques, ni à la “grandiloquente révolution pour bourgeois idéalistes”, mais à la résolution de l’urgent par l’action. Entendons par là distribution alimentaire, envois de CV, cours de français et autres prestations d’accès aux droits. Entendons par là les droits de bien s’intégrer à la nation, au travail, à la langue française et de rentrer dans le rang. Les acteurs de l’urgence ont naturalisé le turnover de leurs salariés comme une évidence en temps contraint. Ce turnover entrave toute critique interne, comme au Samu Social, connu pour désespérer et changer d’opérateurs téléphoniques du 115 tous les trois mois.
Si la dimension intrinsèquement présentéiste de l’urgence bride la critique, elle organise de la même manière le deuil de nos idéaux. Autant survalorisée qu’humanitarisée, l’action est vidée de tout horizon libertaire et autonomisant. Antidote à l’incertitude, l’action sociale ou humanitaire ressemble à une fuite en avant. Elle répond à nos crises de sens avec des petites victoires concrètes du quotidien et emporte nos idéaux radicaux et autonomes dans ses prises en charge, ses régularisations et ses sourires. Chez les caritatifs co-gestionnaires de l’urgence, il apparaît vite vain de s’attaquer à ces causes de la boucle de l’urgence, trop multiples, profondes, aux responsabilités diluées et trop politiques, clivantes et par la même occasion peu propices aux dons. Et puis, on ne dévore pas la main de l’État qui nous nourrit, sinon on ne pourrait plus opérer, et si on existe plus qui s’occupera de la misère ?DÉPASSER LE GOUVERNEMENT HUMANITAIRE
Quand le gouvernement s’humanitarise, l’humanitaire se gouvernementalise dans un même geste. Les années 80 ont marqué le passage d’un pouvoir disciplinaire brutal à une gouvernementalité plus thérapeutique, compassionnelle, humanitaire. La création du Secrétariat à l’action humanitaire par Chirac marquera la fusion humanitaire et sécuritaire d’un ensemble d’institutions étatiques et associatives que Didier Fassin qualifie de “gouvernement humanitaire”. Plus que jamais, la solidarité s’est professionnalisée et les politiques sociales et humanitaires sont devenues des technologies de gouvernement adaptées au capitalisme néolibéral. Comme Chirac et son Samu Social, les gouvernements de droite comme de gauche investissent le social et l’humanitaire avec le monde associatif. Gestion des camps, assistance médico-sociale, maraudes, hébergements d’urgence, insertion professionnelle… Ce qui relève de l’aide d’urgence est intégré à une normalité compressée et rationalisée pour coller au tempo de la crise permanente. La souffrance sociale hier ignorée est désormais un objet majeur des politiques publiques qui cherchent à réduire la “fracture sociale” pour réintégrer certain·es “exclu·es” dans la société et son travail. Une manière de contenir la colère en s’attaquant aux symptômes de l’urgence sociale plutôt qu’à ses racines. La souffrance des exclu-es indésirables sera elle invisibilisée et empêchée de se transformer en luttes, par précarisation organisée, répression sur leurs lieux de survie, éclatement des communautés de lutte ou récupérations gauchistes et prises en charge de pacification. Le politique administre les affects, les traumatismes, les comportements ; il abandonne pour de bon la transformation des structures sociales et légitime sa violence par la protection des vulnérables.
Par l’aide sociale et d’urgence, il ne s’est jamais agi que de donner une contrepartie sociale aux grandes dynamiques néolibérales de privatisation du pays. Défendre l’inclusion sociale pour diviser bons et mauvais-es immigré-es. Combattre la résistance des citoyen-nes à la nation et au travail. Combattre l’exclusion sociale jusqu’à en faire une fin en soi, coquille vide dépouillée de toute autre velléité, sans remonter à sa source. En témoignera le Pacte parisien de lutte contre l’exclusion et sa Nuit de la Solidarité, outil de communication solidaire de la ville de Paris pour continuer par ailleurs sa politique de spéculation immobilière, d’expulsion et de traque des sans-papiers. Promettre des avantages (aides, régularisations) à certain-es pour casser les luttes. Faire plonger les associations dans le piège subventionné de la défense des acquis sociaux et de l’intégration par la langue ou le travail. Montrer patte blanche, digérer nos colères, agiter la peur de l’extrême-droite. Faire oublier la critique de la démocratie et continuer plus sereinement notre exploitation. L’urgence sociale est ainsi renversée comme délai supplémentaire que nos démocraties s’accordent pour oblitérer leurs failles fondamentales, nous occuper à traiter nos problèmes sociaux comme des dérives et repousser toujours plus nos révoltes. Par l’action et la victoire, l’aide d’urgence donne du sens à notre misère militante. Elle sépare nos luttes en causes spécialisées (climat, violences policières, inégalités, conflits internationaux), occulte ce qui les unit et nous pousse à formuler des revendications thématiques plutôt qu’à tout refuser.
Les associations humanitaires souvent en lutte contre les politiques de l’État tentent de tendre vers un au-delà du simple soulagement des urgences, en alliant pansement humanitaire nécessaire et plaidoyer structurel de long terme. Mais leur régime d’urgence, leur dépendance au financement et leurs horizons politiques étatistes bloquent leurs militant-es dans une charité désautonomisante et dans des rapports de luttes réformistes. Certain-es préfèreront le moins pire à l’idéal et en feront une religion nommée social-démocratie. D’autres sortiront la tête de l’urgence humanitaire et de la réforme. Iels continueront peut-être de panser des plaies mais passeront de l’aide à l’entraide et s’essayeront à la création d’espaces d’auto-détermination. Au-delà du symptôme et de l’humanitaire, iels chercheront plutôt à porter des coups matériels et discursifs à la racine, au capital, au travail, aux frontières, à la démocratie, aux prisons, aux solutions de l’État et à tout ce qui nous fait tourner en rond. Par le bas, de tous les côtés, sans représentation ni organisation qui définit nos urgences.
Wilden - TERRAIN VAGUE
source : https://rebellyon.info/Noyer-l-urgence-dans-l-urgence-intervenir-40427
#humanitaire #capitalisme #reformisme -
Avec l’urgentisation du social, l’État a trouvé une manière de relativiser ses failles ; il les noie dans le spectacle du traitement de leurs effets. L’urgence apparaît domestiquée, acceptable et organisée par une gouvernementalité humanitaire s’étendant de l’État à l’associatif et alliant délicatement compassion et rationalisation, aide et condition, intégration et exclusion.
Comme le travail médical et humanitaire, l’action sociale est de plus en plus confrontée à l’ urgence, alors même que l’ essence de sa mission d’écoute ou de lien social demande du temps. L’urgence lui impose une réponse rapide face au mal-logement, à l’asile, aux VSS, aux problèmes de santé ou au chômage. Plutôt que de faire taire ces crises qui sont autant de signes de ses défaillances, l’État semble préférer les assumer et organiser leur prise en charge, en cogestion avec le monde associatif. Que cache cette intervention humanitaire providentielle ? Il faut moins y voir une tentative de l’État de s’améliorer en continu que d’évacuer les problèmes sociaux structurels en les traitant comme des urgences. Avec l’urgentisation du social, l’État a trouvé une manière de relativiser ses failles ; il les noie dans le spectacle du traitement de leurs effets. L’urgence apparaît domestiquée, acceptable et organisée par une gouvernementalité humanitaire s’étendant de l’État à l’associatif et alliant délicatement compassion et rationalisation, aide et condition, intégration et exclusion.NOYER LES CAUSES DANS LES SYMPTÔMES
* 1 . SPECTACULARISER
La mise en spectacle de la violence et de la prise en charge des inégalités et des crises sociales occultent leurs origines que sont le travail, le capitalisme, l’Etat ou ses frontières. Elle permet de répondre à quelques situations - souvent médiatisées comme le plan Grand froid à Paris ou l’accueil massif de migrant-es ukrainien-nes - plutôt qu’à toutes. Lâcher du lest par-çi par-là, pour mieux régner sur la totalité. Conjointement, la mise en urgence d’un sujet laisse induire qu’il est possible de sortir de l’impuissance : de la crise peuvent émerger des victoires. Il ne s’agira jamais d’augmenter réellement nos libertés mais d’insertions professionnelles, de régularisations ou d’indemnisations. L’aide d’urgence permet de digérer les revendications sociales, de légitimer l’intervention institutionnelle et de perpétuer l’illusion de la prise en charge de nos besoins. Une stratégie reprise souvent inconsciemment par les cadres associatifs et autres gestionnaires de l’urgence pour éviter la délicate perspective de la transformation radicale de la société, peu propice aux dons, aux subventions ou aux votes.
* 2 . INDIVIDUALISER
Le décor une fois posé, le décentrage de la cause vers le symptôme s’opère ensuite en ignorant les origines structurelles et les rapports de domination pour préférer individualiser et moraliser leur responsabilité. Du côté des pouvoirs publics, c’est par exemple la critique de travailleurs sociaux maltraitants plutôt que celle d’un travail qui rend violent ou encore, d’hommes errants menaçants plutôt que l’abolition des frontières qui précarisent. Du côté des associations, une exclusion de certains individus violents de leurs dispositifs d’aide, une moralisation de la question politique avec des bons et mauvais points militants ou une concentration de la critique sur des “grands méchants” (Bardella, Bolloré, etc.), bien plus fédératrice qu’une critique de la démocratie et de son travail, de la gauche, de ses centres de rétention administrative (créés par Mitterand) et de ses frontières.
* 3 . TRANSFORMER EN DÉRIVE... OU NORMALISER
Puis quand un rapport systémique de domination n’est plus ignorable ou que la défense se complique, la stratégie du pouvoir peut être d’en reconnaître la dimension structurelle tout en la traitant comme crise et dérive, donc en l’évacuant aussitôt comme un “dysfonctionnement” corrigeable. La diversion vers les “dérives” s’accompagne de nouvelles explications, bien loin de leur radicalité première, et de mesures dont l’objectif n’est pas un changement de structure, mais d’un retour à la normalité. La pirouette fait céder du terrain mais seulement pour un temps. Ainsi, les causes de la misère des SDFs sont souvent naturalisées comme une fatalité (quand elles ne sont pas attribuées à ces mêmes individus), comme une externalité négative malheureuse d’un système capitaliste imparfait mais “le moins pire qu’on ait”, ce qui permet alors d’évincer toute critique du travail ou du capital qui pourtant les met à la rue. Plutôt que de viser la transformation de la société ou la sortie du capitalisme, on cherchera à réduire et à contenir les violences familiales, les cercles vicieux de l’alcoolisme ou les imperfections du marché du travail, en renversant ces symptômes comme des causes premières de nos urgences. Quand l’État parle de problèmes managériaux, de plans d’investissements à mener, de santé mentale ou de perte de sens à corriger, le monde associatif peut lui revendiquer un manque de moyens à combler (pour continuer de faire plus ou moins la même chose, toujours en moins pire) ou pointer du doigt un manquement au droit, ce même droit qui structure et légitime par ailleurs les dominations de l’État et de sa justice. L’associatif cherchera souvent plus à en corriger les “abus” qu’à dépasser leurs structures. On chantera “un toit c’est un droit” et conclurons nos manifestations après des mises-à-l’abri ou des régularisations, aussi temporaires que cycliques. Comme si les rafles de personnes exilées, leurs encampements et leurs refoulements aux frontières de l’Europe n’étaient que des dérives. On scandera “Vérité et justice”, comme si les meurtres policiers n’étaient que des bavures à faire reconnaître par la Justice, que le droit était du côté de l’émancipation, que deux siècles de démocratie capitaliste étaient réformables.
*4 . NOYER LE TOUT DANS LE TOUT
Enfin, le décentrement de la cause vers le symptôme s’achève en noyant l’urgence dans l’urgence, en la multipliant de telle façon qu’il n’y en ai plus vraiment, ou que l’on s’y habitue. Pour bien laver son linge, il suffit de le mélanger et de laisser tourner la machine. Gérer l’urgence c’est en faire non plus une temporalité extraordinaire, mais la modalité normalisée de l’action, sociale ou humanitaire. Saturer l’espace public de crises concurrentes aux effets spectaculaires, les multiplier et les traiter avec la même énergie jusqu’à ce que cette importance de tout ne veuille plus rien dire. Une urgence de tout qui s’auto-institue, s’autonomise et s’annule dans un même geste.
L’urgence sidère par la gravité et le spectaculaire de ses symptômes : des violences s’exercent, des campements sont érigés, des situations dégénèrent, des gens meurent. La dramatisation et le lexique guerrier soutiennent alors leur gravité, que ce soit pour affronter le coronavirus, le chômage ou le terrorisme ou en parlant de “crises migratoires”. A la “War on drugs” américaine, Darmanin renchérit par la “Bataille de Stalingrad“. L’information nous vient par l’image qui clive ou qui fédère, toujours autour d’affects et d’indignations universelles comme la souffrance ou les Droits de l’Homme, inlassablement récupérés par les pouvoirs en place qui se placent en pompiers de leur propre incendie. Sidérante, l’urgence émeut et indigne autant qu’elle paralyse et immobilise ; elle pousse soit à la tétanie, soit à l’action immédiate de palliation, à la panique, aux pulsions conservatrices et aux réflexes humanitaires, pour le moins pire plutôt que contre le tout.
Tout comme la surinformation désinforme, l’empilement des crises produit une concurrence des urgences qui empêche toute politisation globale des problèmes. Ce que l’on attendait hier de l’avenir et des grands projets révolutionnaires semble davantage exigé dans le présent, heureuse nouvelle s’il était moins un présent de la résignation, du moins pire et de la réforme qu’un présent de l’expérimentation de la liberté et de la révolte. Irrémédiablement, la réponse à tous ces problèmes est un État plus fort et plus progressiste, appelé de nos voeux à chaque élection. Ou de nouvelles personnes providentielles comme a pu l’être Emmanuel Grégoire et tant d’autres, auto-proclamé pourfendeur des violences faites aux enfants et du sans-abrisme. C’est lui qui, lorsque le sujet des SDF reviendra chaque hiver comme une urgence, déclenchera des “plans Grand Froid” alors qu’iels seront expulsé-es et mourront dans la rue le reste de l’année.SAUVER POUR NE RIEN CHANGER
Cette temporalité cyclique de l’urgence sociale traduit une politique de la pitié qui se déclenche surtout à l’approche du pire, donc généralement de la mort. Pour faire objet d’indignation consensuelle dans l’opinion publique, la mortalité doit être spectaculaire et imminente : noyade en Méditerranée, enfants à Gaza, victimes du SIDA ou mort-es dans la rue. Contrairement aux rêves droitsdel’hommistes, l’urgence n’est jamais universelle, traitée de manière inconditionnelle. Elle dépend d’une reconnaissance politique, en réaction à une situation dramatique ou par anticipation de son aggravation potentielle. Toujours a postériori, par calcul du nombre de morts acceptables. Comme si la mort n’était inacceptable que dans certaines situations d’injustice, celles où les victimes ne méritaient vraiment pas leur situation. Comme si la mort constituait l’ultime et unique garde-fou moral capable de contraindre à l’intervention, la seule chose contre laquelle l’opinion publique peut encore s’indigner, à ceci près que toutes les morts ne semblent pas se valoir. En outre, ce n’est même plus tant le décès d’une personne sans-abri qui émeut en tant que telle mais l’espace que son événement occupe dans l’actualité, la politique se faisant plus que jamais celle de l’émotion.
À l’instrumentalisation de la compassion par les politiques publiques et caritatives qui invitent au secours plutôt qu’à la révolte s’ajoute un répertoire d’actions lié au sauvetage par l’intégration. La morale humanitaire semble indiquer de prendre soin des individus, suffisamment pour les sauver de la mort et maintenir leur capacité productive mais suffisamment peu afin d’éviter l’émergence d’autres possibles. Les mettre à l’abri aux quatres coins de la France dans des hébergements d’urgence éphémères pour les isoler et tuer leurs luttes. Atténuer la souffrance pour ne rien changer, parler d’exclusion pour ne pas parler d’inégalités, de racisme ou de pauvreté, parler d’inégalités, de racisme ou de pauvreté pour ne pas parler du capitalisme ou du travail. Individualiser les malheurs plutôt que les penser en termes de dominations, parler de traumas à soigner plutôt qu’interroger leurs origines, montrer de la compassion face aux souffrances plutôt que d’interroger la justice de l’Etat et des organisations qui s’y réfèrent. La lutte pour l’autonomie et la liberté s’effacent devant le langage humanitaire des pouvoirs publics.
Cette dépolitisation par l’urgence est entretenue en bout de chaîne par nos organisations militantes qui pour vivre ou se faire connaître jouent le jeu de la spécialisation des crises et des politiques publiques en investissant une “cause” comme l’enfance, les VSS ou le sans-abrisme. Etat, partis ou associations traitent chaque cause d’urgence au cas par cas, occultant leurs origines systémiques liées à l’organisation du travail, aux rapports de domination, à la captation des richesses ou l’organisation de la dépendance économique qui peuvent expliquer chacune de ces urgences. Puisqu’aller plus loin dans la critique signerait la fin de leurs financements, de leur légitimité voire de leur existence, les associations et organisations militantes se contentent généralement d’un plaidoyer de réforme et en appellent finalement toujours à un capitalisme plus inclusif plutôt qu’à son renversement. Automatic word wrap
La faim, le mal-logement et les différentes violences sociales sont pourtant les résultats du capitalisme. Ce qu’il y a derrière ces urgences, ce sont des écarts répétés et grandissants entre le revenu et le coût de la vie, du surendettement, des expulsions de plus en plus fréquentes et d’autres processus anti-sociaux et inégalitaires nourris par l’État, son monde économique, sa démocratie et ses organisations “gestionnaires malgré elles”.NORMALISER L’URGENCE, LÉGITIMER L’INTERVENTION
En inscrivant les souffrances sociales comme dérives à soigner, l’Etat et les pouvoirs associatifs justifient ainsi mieux leur propre intervention. L’État efface non seulement sa responsabilité à la source mais s’auto-institue dans le même mouvement comme seul calmant légitime. En bon gestionnaire de sa propre crise, ses plans contre les VSS, ses aides sociales et autres fumisteries rejouées à chaque élection légitiment son existence ainsi que celle de ses différents acteurs de la gestion de l’urgence, qu’ils soient politiques, humanitaires, ingénieurs ou militaires. Normalisée, l’urgence est renversée et récupérée comme élément de pacification : il ne s’agit plus de lutter mais d’être solidaires, ensemble pour le moins pire.
C’est la nature même de l’État, qui quand il ne peut pas se trouver d’ennemis extérieurs pour fédérer autour de guerres, doit se tourner vers des ennemis intérieurs à expulser ou des urgences à pallier. La crise justifie la mise en place de moyens extraordinaires comme les camps, les statuts administratifs précaires, les centres de rétention ou de nouvelles formes de dépendance (plans de régularisation, aides sociales etc) qui sont autant d’outils de pacification sociale. Une intervention naturalisée, non questionnable et même souhaitée : il en va de la survie des gens !
Pendant l’état d’urgence sanitaire lié au Covid-19, la police a pu punir sans passer par un juge grâce à l’usage massif d’amendes forfaitaires, qui ont particulièrement été appliquées dans les quartiers pour les maintenir dociles. À Paris, des formations et des assermentations express ont été données aux services de sécurité des bailleurs sociaux (le Groupement parisien inter-bailleurs de surveillance) pour permettre aux gardiens de patrouiller dans les résidences HLM, dresser des procès-verbaux face aux “incivilités” et faire respecter les mesures de confinement. Les exceptions du droit d’un Etat d’urgence permanent. Dans le même mouvement, l’intervention associative prend tout son sens. Par la gestion des urgences, la question sociale cesse d’être pensée en termes de rapports de classe ou d’affinités révolutionnaires pour être fragmentée en bénévoles “soutiens”, salarié-es expert-es et “publics” bénéficiaires, selon le vocable symbole de cette aseptisation et victimisation des luttes. Là où émergeaient les idées d’entraide, de conflictualité ou d’autonomie populaire apparaissent subventions, expertise, prévention, accompagnement, évaluation et partenariats. Distribution alimentaire sans espace politique, atelier CV plutôt qu’organisation collective, participation symbolique des “premier-es concerné-es” ou communication humanitaire basée sur des témoignages plus que sur des ouvertures d’espaces autonomes…
On nous soutiendra que ces compromissions ou que l’aide à l’intégration (par le travail et les papiers) avant la révolution vient des “premier·es concerné·es”, alors que tout est fait dans la société et dans les organisations d’aide d’urgence pour que les plus précaires n’aient ni le temps ni l’espace de demander autre chose que l’aide humanitaire. Et que nous, “soutiens”, travaillions - potentiellement salaire à la clé - à réparer des symptômes qui donnent du sens à notre militance. C’est ainsi tout un système de représentation de nos besoins qui est validé sous couvert d’humanisme, occultant d’autres perspectives d’entraide, de questionnement, de collectivisation et d’autonomie. L’organisation de l’urgence agit ici comme extension de la démocratie représentative qui nous prive de nos moyens d’organisation et de subsistance. Ce sont nos cadres étatiques ou sociaux qui décrètent nos urgences et débloquent nos aides, ou nous-mêmes qui finissons par devenir nos propres cadres, que ce soit par quête de sens, par croyance de pouvoir faire mieux de l’intérieur ou par “nécessité”.
Ces renversements remplacent la défense conflictuelle de l’infinité de nos désirs par l’écoute, la médiation et la réparation de nos problèmes. Plutôt que de produire une critique de l’Etat, de nouvelles formes d’entraide ou de renoncement au travail, l’énergie militante est captée par le travail social, qui individualise et psychologise les problèmes. L’urgence substitue l’entraide qualitative par l’aide quantitative : les bon·nes gestionnaires évaluent, essayent de faire le plus avec le moins et rationnalisent les rapports sociaux dans ces espaces. Autrement dit : le conflit devient souffrance et la politique se dévoile pour ce qu’elle est : prise en charge. Il ne nous reste alors plus qu’à soigner les symptômes et à manifester quelques joyeux dimanches, pour dénoncer quelques dérives.
Adossée aux logiques de marchandisation à l’oeuvre dans le secteur associatif, l’urgence justifie la privatisation de la protection sociale : mutuelles et assurances privées pour les « inclu·es », associations caritatives pour les « exclu·es ». Cette confiscation de l’aide nous dépossède de notre responsabilité, l’aide est déléguée à des professionnel·les de l’urgence qui la cadrent et la régulent pendant que la solidarité devient un délit si l’on accueille des sans-papiers. C’est aussi l’urgence et ses aides qui justifient les interventions militaro-humanitaires à l’étranger, sous couvert de droit international, de neutralité ou du droit d’ingérence. L’expertise et l’aide d’urgence légitiment des “guerres justes” correctement menées ou des génocides encadrés par couloirs humanitaires. C’est l’urgence qui a justifié les plein pouvoirs accordés à Hugo Chavèz pour gérer les pluies et coulées de boue de 1999 et organiser la militarisation qui s’en est suivie. En France, c’est l’urgence terroriste de 2015 qui a pavé la voie des lois de surveillance et de répression policière ou des hausses de dépenses militaires. Le droit de l’état d’urgence et les dispositifs de surveillance anti-terroriste se sont depuis plus que jamais immiscés dans le droit des étrangers. A Mayotte comme en Guyane, l’état d’urgence a servi de prétexte pour intensifier les opérations de contrôle des frontières et de la régularité du séjour des individus. C’est aussi l’extension de l’État d’urgence anti-terroriste qui a permis de faciliter le démantèlement de la “jungle” de Calais, expulsée en trois jours début 2016. Avant de justifier l’expulsion, l’état d’urgence et la menace terroriste ont d’abord été utilisés pour sécuriser la frontière en érigeant une clôture de 4m de haut le long du port de Calais et différents dispositifs de clôtures, de vidéo-surveillance, de détection infrarouge et de lumières pour empêcher le passage par l’Eurotunnel. L’état d’urgence a ici servi à dissuader les tentatives de passage et s’est ensuite étendu à l’interdiction de différentes manifestations sous prétexte que les autorités ne disposaient pas des moyens nécessaires pour en assurer la sécurité. L’état d’urgence semble tendre vers sa permanence, il justifie l’exception au droit qui encadre sa gestion par ailleurs. Le droit n’a jamais limité l’État, il en est son langage le plus efficace. Dans le régime de l’urgence, le droit devient même performatif et se soumet au politique qui s’autonomise : quand Macron a annoncé le confinement et le pass sanitaire, la base légale était encore floue et le pays a immédiatement appliqué la mesure. La politique humanitaire prônera toujours l’exception comme méthode de gouvernement : le pouvoir agit au nom de l’urgence pour devancer le droit et préserver l’ordre existant.L’URGENCE EST LÀ, LA CRITIQUE ATTENDRA
Noyer l’urgence dans l’urgence ne consiste pas seulement à multiplier les crises et à brouiller les causes dans le traitement de leurs symptômes, mais aussi à organiser un régime d’action et d’instantanéité dans lequel tout doit être traité immédiatement, contre le temps de la critique. Tout comme la satisfaction immédiate de nos désirs par la consommation nous empêche d’accéder à d’autres désirs, le régime de l’urgence devient une forme de gouvernance. Il impose un tempo qui légitime la confiscation du pouvoir ou le maintien d’espaces politiques descendants qui brident les velléités subversives et dé-radicalisent les discussions. Les pouvoirs publics comme le milieu associatif se montrent particulièrement créatifs en la matière.
Le spectacle de la crise et de l’urgence provoque en effet souvent soit sidération et immobilisme face aux crises, soit un besoin irrépressible de résolution immédiate de ces symptômes, que ce soit pour trouver du sens dans l’absurde ou pour que la violence ne reste pas aux portes de notre confort. Réorientée vers la réaction immédiate — pétitions, indignations, bénévolat par ci par là, campagnes rapides — l’énergie critique s’attaque aux effets visibles et spectaculaires — la crise écologique, sociale ou le fascisme — ainsi qu’au pouvoir en place ou à venir et ne s’étend rarement à une critique plus large des structures qui rendent possibles et permanentes ces dominations, comme le pouvoir en tant que tel ou les formes acceptables du capitalisme, qu’elles soient démocratiques ou humanitaires. Car ces structures nous font vivre et sont désirées par beaucoup, ou constituent des repères moraux et militants d’où peuvent partir des luttes et des espoirs. Car toute critique d’un au-delà de l’immédiat à gérer devient idéologique et indécente lorsque des vies sont en jeu (et que des salaires dépendent des dons et de la popularité de l’association). La critique associative ne concerne peu les conditions de production de l’urgence elle-même, ni les dispositifs qui la rendent permanente, ni l’organisation politique d’une attention saturée, fragmentée, où chaque problème est immédiatement remplacé par un autre.
Sans finalité autre que la suspension de l’urgence pour un temps, nos actions de manifestation, de maraudes ou d’hébergement d’urgence deviennent alors des fins en soi, des objets de luttes qui se suffisent à eux-mêmes et reviennent en boucle. La réalisation de nos missions d’urgence étant déjà si difficile au vu des conditions allouées par l’État - et acceptées par les associations qui en vivent - que l’essentiel de notre temps va au soulagement de la crise plutôt qu’à son dépassement. Il n’y a ni temps ni moyen pour la création d’espaces nouveaux d’auto-détermination. Les espaces de solidarité associative et les luttes sociales pourraient pourtant être intéressants au vu des situations politiques qu’ils génèrent, peut-être s’ils étaient davantage chargés d’autonomie et d’horizons inconnus plutôt que d’être pilotés par la classe d’encadrement associative. Fatalement, nos revendications sont souvent défensives et s’arrêtent à la défense des droits, à l’intégration par le travail ou aux demandes de prises en charge, à l’optimisation des symptômes donc. La gauche sous ses formes partisanes ou associatives s’est spécialisée dans l’intégration de la critique sociale et révolutionnaire pour la rendre “réaliste” et donc réformiste et inaudible. Un fatalisme justifié par un “pragmatisme” stratégique qui commanderait d’avancer victoire par victoire, quitte à tourner en rond pendant des décennies. Opposant des catégories d’individus entre elles, nourrissant le capital en main d’œuvre et suppliant l’intervention de l’Etat, ces luttes pour défendre nos droits nous condamnent à la réforme et au statu quo, gagne-pain de la gauche et terreau de l’extrême-droite pourtant combattue, quand elles ne sont pas rattachées à des critiques et perspectives révolutionnaires de transformation totale de la société.
Dans le travail médical, la crise du Covid a par exemple montré que les débats de lutte se concentraient sur la gestion quotidienne (hôpitaux, restrictions, chiffres) tandis que les questions structurelles — sous-financement chronique des systèmes de santé, dépendance industrielle, choix politiques antérieurs — passaient au second plan ou devenaient inaudibles, car “moins urgentes”. Pire, elles étaient liées à des défaillances de l’État plutôt qu’à son existence en tant que telle.
Dans le travail social ou humanitaire, la lutte pour les droits suspend souvent la critique de l’organisation et donc de la représentation de nos besoins. L’heure n’est jamais au débat sur nos pratiques, ni à la “grandiloquente révolution pour bourgeois idéalistes”, mais à la résolution de l’urgent par l’action. Entendons par là distribution alimentaire, envois de CV, cours de français et autres prestations d’accès aux droits. Entendons par là les droits de bien s’intégrer à la nation, au travail, à la langue française et de rentrer dans le rang. Les acteurs de l’urgence ont naturalisé le turnover de leurs salariés comme une évidence en temps contraint. Ce turnover entrave toute critique interne, comme au Samu Social, connu pour désespérer et changer d’opérateurs téléphoniques du 115 tous les trois mois.
Si la dimension intrinsèquement présentéiste de l’urgence bride la critique, elle organise de la même manière le deuil de nos idéaux. Autant survalorisée qu’humanitarisée, l’action est vidée de tout horizon libertaire et autonomisant. Antidote à l’incertitude, l’action sociale ou humanitaire ressemble à une fuite en avant. Elle répond à nos crises de sens avec des petites victoires concrètes du quotidien et emporte nos idéaux radicaux et autonomes dans ses prises en charge, ses régularisations et ses sourires. Chez les caritatifs co-gestionnaires de l’urgence, il apparaît vite vain de s’attaquer à ces causes de la boucle de l’urgence, trop multiples, profondes, aux responsabilités diluées et trop politiques, clivantes et par la même occasion peu propices aux dons. Et puis, on ne dévore pas la main de l’État qui nous nourrit, sinon on ne pourrait plus opérer, et si on existe plus qui s’occupera de la misère ?DÉPASSER LE GOUVERNEMENT HUMANITAIRE
Quand le gouvernement s’humanitarise, l’humanitaire se gouvernementalise dans un même geste. Les années 80 ont marqué le passage d’un pouvoir disciplinaire brutal à une gouvernementalité plus thérapeutique, compassionnelle, humanitaire. La création du Secrétariat à l’action humanitaire par Chirac marquera la fusion humanitaire et sécuritaire d’un ensemble d’institutions étatiques et associatives que Didier Fassin qualifie de “gouvernement humanitaire”. Plus que jamais, la solidarité s’est professionnalisée et les politiques sociales et humanitaires sont devenues des technologies de gouvernement adaptées au capitalisme néolibéral. Comme Chirac et son Samu Social, les gouvernements de droite comme de gauche investissent le social et l’humanitaire avec le monde associatif. Gestion des camps, assistance médico-sociale, maraudes, hébergements d’urgence, insertion professionnelle… Ce qui relève de l’aide d’urgence est intégré à une normalité compressée et rationalisée pour coller au tempo de la crise permanente. La souffrance sociale hier ignorée est désormais un objet majeur des politiques publiques qui cherchent à réduire la “fracture sociale” pour réintégrer certain·es “exclu·es” dans la société et son travail. Une manière de contenir la colère en s’attaquant aux symptômes de l’urgence sociale plutôt qu’à ses racines. La souffrance des exclu-es indésirables sera elle invisibilisée et empêchée de se transformer en luttes, par précarisation organisée, répression sur leurs lieux de survie, éclatement des communautés de lutte ou récupérations gauchistes et prises en charge de pacification. Le politique administre les affects, les traumatismes, les comportements ; il abandonne pour de bon la transformation des structures sociales et légitime sa violence par la protection des vulnérables.
Par l’aide sociale et d’urgence, il ne s’est jamais agi que de donner une contrepartie sociale aux grandes dynamiques néolibérales de privatisation du pays. Défendre l’inclusion sociale pour diviser bons et mauvais-es immigré-es. Combattre la résistance des citoyen-nes à la nation et au travail. Combattre l’exclusion sociale jusqu’à en faire une fin en soi, coquille vide dépouillée de toute autre velléité, sans remonter à sa source. En témoignera le Pacte parisien de lutte contre l’exclusion et sa Nuit de la Solidarité, outil de communication solidaire de la ville de Paris pour continuer par ailleurs sa politique de spéculation immobilière, d’expulsion et de traque des sans-papiers. Promettre des avantages (aides, régularisations) à certain-es pour casser les luttes. Faire plonger les associations dans le piège subventionné de la défense des acquis sociaux et de l’intégration par la langue ou le travail. Montrer patte blanche, digérer nos colères, agiter la peur de l’extrême-droite. Faire oublier la critique de la démocratie et continuer plus sereinement notre exploitation. L’urgence sociale est ainsi renversée comme délai supplémentaire que nos démocraties s’accordent pour oblitérer leurs failles fondamentales, nous occuper à traiter nos problèmes sociaux comme des dérives et repousser toujours plus nos révoltes. Par l’action et la victoire, l’aide d’urgence donne du sens à notre misère militante. Elle sépare nos luttes en causes spécialisées (climat, violences policières, inégalités, conflits internationaux), occulte ce qui les unit et nous pousse à formuler des revendications thématiques plutôt qu’à tout refuser.
Les associations humanitaires souvent en lutte contre les politiques de l’État tentent de tendre vers un au-delà du simple soulagement des urgences, en alliant pansement humanitaire nécessaire et plaidoyer structurel de long terme. Mais leur régime d’urgence, leur dépendance au financement et leurs horizons politiques étatistes bloquent leurs militant-es dans une charité désautonomisante et dans des rapports de luttes réformistes. Certain-es préfèreront le moins pire à l’idéal et en feront une religion nommée social-démocratie. D’autres sortiront la tête de l’urgence humanitaire et de la réforme. Iels continueront peut-être de panser des plaies mais passeront de l’aide à l’entraide et s’essayeront à la création d’espaces d’auto-détermination. Au-delà du symptôme et de l’humanitaire, iels chercheront plutôt à porter des coups matériels et discursifs à la racine, au capital, au travail, aux frontières, à la démocratie, aux prisons, aux solutions de l’État et à tout ce qui nous fait tourner en rond. Par le bas, de tous les côtés, sans représentation ni organisation qui définit nos urgences.
Wilden - TERRAIN VAGUE
source : https://rebellyon.info/Noyer-l-urgence-dans-l-urgence-intervenir-40427
#humanitaire #capitalisme #reformisme -
(en lien un peu lointain mais quand même, avec le pouet ⤴️)
Pendant ce temps, la recherche en France est en train de crever du libéralisme, du managerialisme, bref du capitalisme qui impose une obsession du chiffre et un fantasme de la «rentabilité» de la recherche : publier ou périr. Au point que certains *achètent* directement le droit d'accoler leur nom à des publi (de merde)
https://themeta.news/interview-yagmur-ozturk/
et ça va empirer avec l'ia
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#RevueDePressive
#Écologie #Capitalisme #Consommation #Économie #Décroissance
(j'ai passé le week-end avec elle, elle est très chouette -et très cohérente dans sa démarche- !)> Dans l’arsenal capitaliste, le consumérisme est une arme lourde et de haute précision. Au cœur de ce modèle, l’achat se pose en condition de la vie en société et fait de chaque citoyen un segment de marché. En décortiquant l’histoire d’objets du…
https://www.socialter.fr/article/jeanne-guien-consumerisme-capitalisme-alternatives-decroissance -
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Tu n'as pas aimé Campus IA ? Le giga projet de data centers en Seine-et-Marne
Tu vas détester apprendre que le projet va etre doublé
Toujours avec MGX, le fond des Émirats Arabes Unis 🇦🇪 , pour plus de « souveraineté »
https://linktr.ee/StopCampusIA
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[Vidéo] Chômeurs : la chair à canon des patrons et de l'État
« Une bonne façon de voir comment sont traitées les personnes qui ont un emploi, c'est de regarder comment sont traitées celles qui n'en ont pas, c'est-à-dire les chômeurs. »
Premier épisode de la nouvelle saison de La débauche, par Lumi et Modiie.
https://www.blast-info.fr/emissions/2026/chomeurs-la-chair-a-canon-des-patrons-et-de-l-etat-Gs2bjUf7TM2IgwgCEiYNUw #capitalisme #chomage #patronat -
Réalités minières et limites physiques - Aurore Stéphant. (2022)
https://informassue.eu.org/pages/matieres_premieres.php?art=limites_minieres_aurore_stephant
Le tout #électrification ou la #VoitureÉlectrique dans notre système capitaliste, qu'en penser ? Selon #AuroreStéphant : «Nous sommes en train de pousser les limites minières au-delà de l’imaginable. Et ces limites proviennent de secteurs bien identifiés : 60 % de la demande en #métaux à venir viendra du véhicule électrique, et 35 % du #solaire.» -
«Quand tout le monde vous ment en permanence, le résultat n'est pas que vous croyez ces mensonges, mais que plus personne ne croit plus rien. Un peuple qui ne peut plus rien croire ne peut pas se faire une opinion»
_ Hannah Arendt
#Macronisme
#Capitalisme
#FascismeVia>
https://mamot.fr/@kawoua/117126744350342634
kawoua - J'ai reçu un mail des impôts m'indiquant que mes infos ont été piratées. Mais est-ce un message des impôts ? On ne sait pas, on ne sait plus.
10 ans de Macron… -
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