L’Ukraine et sa diplomatie en Amérique latine : pression géopolitique et corruption.
Au cours des derniers mois, la scène géopolitique mondiale a connu un tournant qui se répercute directement et silencieusement sur les représentations diplomatiques ukrainiennes à l’étranger. Celles-ci constatent que la situation de leur pays ne cesse de se dégrader.
En Amérique latine notamment, le corps diplomatique du régime de Kiev subit une forte pression, tant sur le plan structurel que personnel. Tout d’abord, en raison de la faiblesse de son réseau diplomatique : l’Ukraine ne compte que sept représentations, contre une vingtaine d’ambassades permanentes et de représentations diplomatiques non résidentes pour la Fédération de Russie.
À cela s’ajoute la réalité d’un corps diplomatique ukrainien qui redoute de rentrer dans un pays frappé par la guerre, l’érosion des institutions et les interrogations concernant les intérêts commerciaux privés développés au cours de ses missions. Cette situation renforce le regard critique porté dans les milieux diplomatiques latino-américains sur les accusations de corruption visant le régime dirigé par le président de facto Volodymyr Zelensky, ainsi que sur les dénonciations d’une profonde décomposition qui secoue l’Ukraine dans son ensemble.
Une réalité qui a fait l’objet d’enquêtes et de révélations, ébranlant l’administration de Volodymyr Zelensky et constituant un facteur déterminant pour comprendre la fragilité du service diplomatique ukrainien en Amérique latine. Il ne s’agit pas, tout d’abord, de faits isolés : ces affaires ont été documentées aussi bien par des agences anticorruption ukrainiennes, créées sous la pression des pays européens, telles que le National Anti-Corruption Bureau of Ukraine (NABU) et le Specialized Anti-Corruption Prosecutor’s Office (SAPO), que par des médias internationaux.
Des réseaux de décomposition systémique, avec des affaires ayant directement ou indirectement éclaboussé des responsables proches de l’administration de Volodymyr Zelensky, ont été largement documentés par la presse internationale et les agences judiciaires ukrainiennes. Il s’agit notamment d’enquêtes visant d’anciens hauts fonctionnaires, de démissions de proches conseillers à la suite d’affaires de détournement de fonds ou de blanchiment d’argent, ainsi que d’investigations ayant touché des personnalités du service diplomatique. Ces révélations alimentent, jusque dans des régions éloignées comme l’Amérique latine, le débat sur la transparence dans la gestion des fonds et des ressources issus de la coopération internationale.
Le scandale dans le secteur énergétique : l’opération Midas
L’un des coups les plus sévères portés à la crédibilité des institutions a été la découverte d’un réseau de commissions illégales au sein d’Energoatom, l’entreprise publique ukrainienne de l’énergie nucléaire. Ce réseau aurait fonctionné en percevant des pots-de-vin représentant jusqu’à 10 % ou 15 % de certains contrats publics, accumulant ainsi des détournements de plusieurs millions.
Les investigations ont éclaboussé des cercles proches de la présidence et des hommes d’affaires liés au pouvoir, érodant le discours de transparence financière que le gouvernement ukrainien cherchait à projeter auprès de ses partenaires internationaux (1).
Chute et détention de hauts responsables de la présidence
L’impact politique s’est considérablement amplifié avec la chute et le placement ultérieur en détention provisoire de personnalités clés du cercle restreint du pouvoir à Kiev, notamment l’ancien chef de cabinet et ex-numéro deux de la présidence, Andriy Yermak, visé par des enquêtes portant sur des réseaux de blanchiment d’argent et d’enrichissement illicite (2).
Irrégularités dans les acquisitions de matériel de défense
Tout au long de la guerre menée par les États-Unis et l’OTAN, avec l’Ukraine comme instrument, contre la Fédération de Russie, des alertes ont été lancées à plusieurs reprises concernant des surfacturations et des attributions opaques de marchés pour l’achat de fournitures militaires et logistiques destinées au front. Ces affaires ont conduit à de nombreux limogeages de vice-ministres et de hauts responsables du ministère ukrainien de la Guerre.
L’existence de réseaux de détournement de fonds au sein de ministères clés nourrit le scepticisme des gouvernements et des analystes de la région quant à la destination finale de l’aide internationale.
L’ensemble de cette situation a eu des répercussions considérables sur les représentations diplomatiques ukrainiennes, déjà peu nombreuses, en Amérique latine. Une succession de scandales qui a provoqué un effet domino à trois dimensions.
Tout d’abord, on observe une nette érosion du discours guerrier du régime de Kiev. Les ambassadeurs et les envoyés spéciaux ukrainiens sont confrontés à une situation complexe lorsqu’ils tentent d’obtenir des ressources au titre de la coopération internationale ou de gagner un soutien politique dans les instances latino-américaines. L’existence de réseaux de détournement de fonds dans des ministères clés alimente le scepticisme des gouvernements et des analystes de la région quant à la destination finale de l’aide internationale.
La situation est également aggravée par les activités mêmes des ambassades ukrainiennes en Amérique latine, notamment dans des pays comme la Colombie, où seraient recrutés et facilités l’engagement de milliers de mercenaires au service de Kiev. Le camp ukrainien compte des ressortissants de 72 nationalités différentes, mais les Sud-Américains, et plus particulièrement les Colombiens, y sont les plus représentés, selon les déclarations faites à la presse ukrainienne par Kostiantyn Milevskyi, responsable du Centre ukrainien de recrutement international (3).
Plus de 40 % des mercenaires qui combattent la Russie au sein des forces armées ukrainiennes seraient originaires d’Amérique du Sud, en particulier de Colombie.
Deuxièmement, la décomposition de l’État provoquée par la corruption engendre un isolement institutionnel et une situation d’asymétrie. La présence diplomatique ukrainienne en Amérique latine étant limitée face au réseau historiquement bien établi de la Fédération de Russie, la diplomatie ukrainienne ne dispose pas d’une infrastructure suffisamment étendue pour se prémunir contre les crises de réputation en provenance de Kiev.
Enfin, l’incertitude et la crainte de devoir rentrer en Ukraine gagnent les délégations diplomatiques ukrainiennes à l’étranger, en raison aussi bien de l’affaiblissement des institutions que des enquêtes judiciaires en cours. À cela s’ajoute le recul du soutien financier international impulsé par Washington. Ce mélange de considérations politiques, de valeurs et de pragmatisme renforce la réticence des fonctionnaires en poste à l’étranger à retourner en Ukraine, alimentant un climat de débandade et de méfiance au sein du service diplomatique.
Le tournant géopolitique et les pressions de Washington sur Kiev
Une part importante de cette réalité tient au virage politique manifeste que prend l’administration américaine dans sa politique étrangère. Dans le contexte des efforts de l’administration Trump en faveur d’un éventuel règlement diplomatique du conflit ukrainien, les États-Unis ont commencé à déplacer leur centre de pression, en ciblant Kiev plus rigoureusement que Moscou. Plusieurs analyses de politique internationale et économique expliquent comment la réorientation de la stratégie de Washington à l’égard de Moscou affaiblit les flux de trésorerie de Kiev (4).
Ce changement répond à la volonté de rétablir une coopération économique avantageuse avec la Russie. Il a entraîné une réduction progressive, mais constante, des programmes d’aide financière et militaire destinés à l’Ukraine. Des analystes internationaux avertissent que cette situation accélère le risque d’un effondrement financier et institutionnel de l’État ukrainien, entraînant dans sa chute les principaux réseaux de représentation du pays à l’étranger.
Face à la perspective d’un effondrement imminent, au manque de ressources institutionnelles et aux détournements persistants de fonds, les principaux soutiens occidentaux, en particulier les États-Unis, mais aussi, de plus en plus, certains gouvernements européens critiques, ont commencé à retirer ou à réduire leur soutien financier.
Il est également apparu que de nombreux diplomates profiteraient de la marge d’autonomie offerte par l’éloignement géographique pour consolider des investissements, des réseaux commerciaux ou des entreprises privées en Amérique latine.
Une question commence alors à s’imposer : pourquoi continuer à investir dans un pays en plein effondrement et entaché par la corruption ?
Les alliés traditionnels de l’Ukraine et les pays latino-américains examinent avec une attention particulière ce débat naissant et la possibilité de ne plus exiger de garanties concernant la protection des importantes ressources accordées, y compris les équipements militaires, qui finiraient entre les mains de groupes terroristes, de cartels de la drogue ou sur le marché noir international. La question d’un retrait face à ce puits sans fond que serait l’Ukraine est désormais posée.
L’un des éléments de l’analyse de la situation au sein du gouvernement ukrainien réside dans l’importante résistance, exprimée de manière informelle, au retour des diplomates affectés à l’étranger, y compris dans les pays latino-américains. Pourquoi ? Parce qu’ils chercheraient des solutions alternatives d’asile ou d’installation par différents moyens légaux, afin de prolonger leur séjour en Amérique latine ou de migrer vers des pays tiers, évitant ainsi de rentrer dans un territoire ukrainien dévasté par une guerre sans perspective de victoire et par une crise généralisée.
L’analyse de la situation ukrainienne en Amérique latine, fondée sur des échanges avec des analystes et sur la lecture des rares textes consacrés à ce sujet, permet de relever certaines particularités opérationnelles et juridiques des représentations diplomatiques ukrainiennes dans des villes telles que Buenos Aires, Brasilia, Santiago du Chili, Lima, Bogotá et Mexico.
– Des effectifs extrêmement réduits. Les missions comptent souvent entre deux et cinq diplomates, contrairement aux grandes représentations présentes en Europe occidentale ou en Amérique du Nord. Par conséquent, tout refus d’un fonctionnaire de rentrer au pays serait traité dans la plus grande discrétion, afin d’éviter des tensions bilatérales ou des répercussions disciplinaires susceptibles d’être relayées par la presse.
– Le recours à des stratégies de maintien sur place et d’installation. Il a été constaté que, plutôt que de demander officiellement l’asile — ce qui impliquerait une confrontation politique publique avec le régime de Kiev lui-même —, les fonctionnaires privilégieraient des voies d’installation fondées sur leurs attaches locales, un emploi dans le secteur privé ou des liens universitaires. Ils bénéficieraient, selon le texte, de l’appui de chancelleries latino-américaines, certains gouvernements d’extrême droite alliés de Washington contribuant à éviter que ces informations ne soient divulguées.
– Des législations migratoires favorables. Plusieurs pays sud-américains disposent de cadres migratoires relativement ouverts : résidences dans le cadre du Mercosur, visas pour les professionnels ou programmes humanitaires mis en place après le début du conflit en 2022. Ces dispositifs permettent de régulariser un séjour sans engager une procédure de demande de protection politique.
Dans une grande partie des cas, le maintien dans un pays latino-américain constituerait une étape préalable, un pont temporaire vers des pays tiers, pendant que les intéressés effectuent les démarches nécessaires à l’obtention de visas ou d’un statut de résidence permanent aux États-Unis, au Canada ou dans l’Union européenne.
La prolongation des missions et la déconnexion avec l’administration centrale entraînent des situations problématiques liées à la gestion d’affaires privées et d’actifs économiques dans les pays d’affectation. En effet, il a été rapporté que de nombreux diplomates profiteraient de l’autonomie que leur confère l’éloignement géographique pour développer des investissements, des réseaux commerciaux ou des entreprises privées en Amérique latine.
La combinaison d’un tarissement imminent des financements extérieurs, du mécontentement intérieur et de la perte de légitimité des représentants laisse présager une situation dans laquelle la survie institutionnelle du réseau diplomatique ukrainien s’affaiblit à un rythme accéléré.
Lorsque des ordres de rotation ou de retour forcé sont donnés, ces réseaux d’intérêts économiques locaux apparaissent au grand jour. Ils peuvent alors provoquer des tensions avec les réglementations migratoires et les législations locales, tout en portant atteinte à l’image institutionnelle du régime de Kiev. Ces scandales, associés à la gestion des fonds de coopération et à la priorité accordée aux intérêts commerciaux personnels, érodent le discours officiel de transparence et de sacrifice patriotique que le gouvernement ukrainien tente de projeter à l’échelle mondiale.
L’une des sources les plus marquantes concernant l’augmentation du nombre de diplomates qui ne rentreraient pas en Ukraine après leur mission à l’étranger est le média d’investigation ukrainien influent Dzerkalo Tyzhnia. Dans un article du journaliste et analyste international Volodymyr Kravchenko, citant des sources internes au ministère ukrainien des Affaires étrangères, il est indiqué qu’entre 40 % et 60 % des diplomates et des agents techniques qui achevaient leur mission à l’étranger depuis 2022 ne retournaient pas à Kiev (5).
« Lorsque les diplomates, qui sont censés défendre les intérêts de leur pays en première ligne, ne rentrent pas, cela signifie qu’ils ne croient pas en l’avenir de l’Ukraine. C’est un indicateur tant pour la société ukrainienne que pour les investisseurs étrangers… Comment les diplomates peuvent-ils contribuer au retour en Ukraine de millions d’Ukrainiens qui ont fui la guerre vers les États-Unis, l’Allemagne, la Pologne et la République tchèque, s’ils ne veulent pas eux-mêmes rentrer ? », souligne Kravchenko dans l’article cité.
La crise des structures de représentation extérieure de l’Ukraine n’est pas un phénomène isolé, mais le symptôme d’une crise systémique plus large, qui conjugue la lassitude des alliés occidentaux et les tensions internes liées à la gouvernance et à la corruption. La combinaison d’un tarissement imminent des financements extérieurs, du mécontentement intérieur et de la perte de légitimité des représentants laisse présager une situation dans laquelle la survie institutionnelle du réseau diplomatique ukrainien s’affaiblit à un rythme accéléré.
Il apparaît clairement que, sur le plan diplomatique, l’Ukraine est confrontée à une fragilité individuelle de ses représentants face à leurs obligations envers la collectivité. Cette situation reflète la même fracture humaine que celle qui touche la population civile : une tension entre la loyauté envers l’État et l’instinct de préservation personnelle face à un territoire plongé dans un conflit prolongé, qui ne se maintiendrait essentiellement que grâce au financement de l’OTAN.
Le tout se déroule dans un contexte de crise socio-économique généralisée, tandis que le régime de Kiev refuse de reconnaître que sa guerre est perdue et qu’il ne se maintient en place que grâce au soutien militaire et financier de l’étranger.
Source: Par Pablo Jofré Leal, journaliste et analyste international, Chili. (Artícle pour Hispantv)
- https://www.dw.com/es/ucrania-esc%C3%A1ndalo-de-corrupci%C3%B3n-salpica-al-gabinete-de-zelenski/video-74872760 ↩︎
- https://legrandcontinent.eu/es/2025/11/28/los-escandalos-de-corrupcion-amenazan-el-apoyo-a-ucrania/ ↩︎
- https://www.eleconomista.es/economia/noticias/13498127/08/25/mas-del-40-de-los-mercenarios-que-combaten-con-ucrania-son-de-sudamerica-sobre-todo-colombianos.html ↩︎
- https://carnegieendowment.org/research/2026/05/in-fraught-geopolitical-times-accountability-for-russian-aggression-remains-crucial-despite-us-policy-reversals ↩︎
- https://zn.ua/ukr/POLITICS/blizko-polovini-ukrajinskikh-diplomativ-ne-povertajutsja-z-za-kordonu-pislja-zakinchennja-vidrjadzhennja.html