#interregimatic — Public Fediverse posts
Live and recent posts from across the Fediverse tagged #interregimatic, aggregated by home.social.
-
--<--
En tant que **juive israélienne de gauche désormais établie en France, non sioniste, refuznik** (refus de servir dans l’armée israélienne), ancienne membre du conseil d’administration de Jewish Voice for Peace et de Boycott from Within, militante de longue date en Israël et en Palestine, j’ai accueilli avec enthousiasme la sortie du livre Lutter en rupture, Lutter en solidarité du collectif "Tsedek!".Il y a plusieurs idées dans le livre avec lesquelles je suis d’accord.
Oui, la lutte contre l’antisémitisme doit s’inscrire dans une perspective plus large de lutte antiraciste.
Le sionisme a transformé et uniformisé le judaïsme à travers le monde.
C’est une bonne chose que de faire la distinction entre Israël en tant qu’État et les pratiques juives.
Tout antisionisme n’est pas antisémite.
Enfin, construire des alliances plus larges au sein de la gauche est bien entendu nécessaire, à condition de le faire intelligemment.
**À la lecture, j’ai pourtant dû m’étonner**.
Tout d’abord, le livre est écrit par un collectif.
**Qui me parle ?**
Quelles sont les expériences vécues des auteurices ?
Il n’y a pas de témoignage à la première personne, pas de récit.
Plus généralement, faute de point de vue situé, un ton dogmatique persiste tout au long de l’ouvrage
Celui-ci s’ouvre pourtant par la déclaration : "Nous avons fait le choix d’incarner une parole de vérité qui, si elle n’est évidemment pas infaillible…"
Tout se passe pourtant comme si elle l’était.
Trois grands aspects, qui se chevauchent en partie, m’ont paru témoigner de grandes faiblesses, voire de manquements profonds en termes de pensée critique et de défense d'un horizon politique clair :
- les questions liées au judaïsme et à la vie diasporique ;
- la question de la Palestine ;
- et enfin l’analyse anti-impérialiste.**Il me semble important de clarifier ces points, car ils ne sont pas spécifiques à Tsedek! : ils reflètent en réalité des tendances largement partagées au sein des mouvements dits "décoloniaux" en France**.
Face aux catastrophes actuelles qui se déroulent dans la région, ma critique peut sembler secondaire.
Mais, si l’on se place dans la perspective d’un véritable changement, ces débats restent nécessaires.
Identité juive et vie diasporique
"Être juif ou juive.
C’est peut-être d’abord se demander comment le rester." (p. 15)Qu’est-ce qu’être juif ?
J’aime beaucoup cette question, profondément juive, en tant que réflexion philosophique.
Cependant, lorsqu’elle est prise au pied de la lettre, comme le fait le collectif, elle suppose que l’on peut être juif le lundi et s’en défaire le jeudi en fonction des événements.
Ce n’est pas ainsi que fonctionne une religion, ni une appartenance historique, culturelle, symbolique, un héritage qu'on porte et qui pèse son poids : on ne s'en débarrasse pas "comme ça".
L’instrumentalisation de l’identité juive au service d’autres causes est pourtant un thème récurrent du livre.
© Tsedek !
Pour Tsedek!, la création d’un État-nation juif constitue un péché originel, dans la mesure où il situe les Juifs du côté du pouvoir (occidental, colonial, impérial).
Dès lors, la vie diasporique semble, à leurs yeux, une obligation morale pour la population juive et non une liberté à protéger, une option possible.
Or, entre dire que : "La diaspora devrait rester un horizon d'émancipation possible pour les peuples juifs" et : "La diaspora est la seule perspective pour le peuple juif ", il y a un pas qui n’a rien d’évident.
**Comment un mouvement qui se prétend décolonial peut-il s’arroger le droit de dicter à tout un peuple la bonne manière de s’émanciper ?**
Palestine
Pour un groupe occupant autant d’espace en ligne sur la question israélo-palestinienne, j’ai été stupéfaite de constater que le livre ne traite jamais vraiment d’Israël/Palestine, ni des personnes qui y vivent.
**Il ne contient aucune définition du sionisme, ni de l’antisionisme**.
À part qu’Israël est un projet colonial et donc mauvais, et une brève mention des horreurs du génocide, on n’y trouve ni discussion ni analyse de l’histoire ou de la réalité de la vie dans la région.
Tout au long du récit, le Proche Orient paraît très lointain.
Peut-être peut-on en trouver une explication dans cet aveu, glissé au détour d’une critique de la droite :
"De la même manière que la situation en Palestine est un test pour les forces de gauche à travers le monde, permettant d’apprécier la profondeur de leur anticolonialisme, on peut donc affirmer qu’il existe aujourd’hui pour les extrêmes-droites mondiales une "preuve par Israël" qui leur permet de montrer patte blanche." (p. 69)
Comme si la cause palestinienne était le simple décor d’une performance radicale de la gauche occidentale.
**Le fond importe-t-il si peu, pourvu que le test soit réussi ?**
Dans tout le livre, la décontextualisation permanente repose sur une incapacité à tenir ensemble deux vérités :
- 1 **qu’Israël est un État créé pour et par des réfugiés**, - 2 **qu’il est aussi un projet colonial**.
**Cette contradiction, la grande majorité des Palestiniens avec lesquels j’ai collaboré au fil des années en Israël et en Cisjordanie la comprennent parfaitement**.
Pourquoi Tsedek! tient-t-il tant à "démontrer la nature par essence coloniale du projet sioniste, à l’encontre des interprétations prétendant distinguer un sionisme originellement positif ou émancipateur de ce qui ne serait qu’une trahison de ses principes par une extrême droite suprémaciste" (p.64) ?
Que sommes-nous censés faire des Israéliens qui vivent en Israël et des Palestiniens qui aspirent à un État indépendant ?
Mais, si le sionisme se résume exclusivement et depuis toujours à un mouvement colonial, **que sommes-nous censés faire des Israéliens qui vivent en Israël et des Palestiniens qui aspirent à un État indépendant ?**
Ce genre de **positions simplistes et idéologiques** évincent le réel et rendent donc impossible de penser des solutions opérantes pour les personnes qui peuplent la région.
Penser Israël comme un projet colonial "à l’européenne", et donc aspirer à la disparition d’Israël comme si ses habitant.es juif.ves étaient des colons disposant d’une métropole où "retourner", **c’est nier la matérialité des faits**.
**C’est aussi nier les conditions réelles nécessaires à l’existence d’un Etat palestinien**.
Il est également surprenant que la diversité ethnoculturelle de la population israélienne ne soit que brièvement mentionnée, de même que les raisons de l’exil des Juifs du monde arabe.
Israël est présenté de manière uniforme, d’un seul coup de pinceau : “blanc”.
En réalité, 20 % des citoyens israéliens sont palestiniens et environ 50 % des Juifs israéliens sont d’origine moyen-orientale et nord-africaine, sans compter les nombreuses familles aux origines mixtes.
Effacer la réalité vécue d’un peuple, nier son histoire singulière et discréditer sa demande légitime d’être reconnu dans son existence concrète, ce n’est pas seulement une erreur intellectuelle : c’est un des mécanismes les plus classiques du racisme.
Dans ce cas précis, ce déni nourrit directement l’antisémitisme.
Bien que je défende personnellement une solution à un seul État, où tous ceux qui vivent from the river to the sea bénéficieraient de droits égaux et d’une citoyenneté commune, y compris la prise en compte du droit au retour des Palestiniens, nous ne pouvons ignorer le fait que la majorité des Juifs et des Palestiniens en Israël/Palestine souhaitent vivre dans des États-nations indépendants et hermétiquement séparés.
**Impérialisme et pouvoir juif**
Tsedek! exprime et réitère tout au long du livre son hostilité envers l’impérialisme, la domination occidentale, le colonialisme, le racisme et la suprématie blanche.
Jusque-là, nous sommes d’accord.
Mais la manière réductrice dont cette grille de lecture est appliquée conduit à un effacement systématique des identités et à une cécité historique flagrante.
Pour résumer, le collectif présente la création de l’État d’Israël comme la plus grande trahison juive.
D’une part, elle a conduit à la dépossession des Palestiniens et à l’instauration d’un État colonial.
D’autre part, les Juifs sont supposés, par essence, rester du côté des opprimés; or, se doter d’un État-nation les place du côté du pouvoir.
Le dernier paragraphe du livre le dit de manière frappante : "Depuis plusieurs siècles, la condition juive a été faite d’arrachements : arrachement au judaïsme, par l’assimilation à la modernité occidentale, arrachement à notre arabité, brisée par la colonisation, arrachement à notre yiddishité, engloutie par la Shoah.
D’une certaine manière, le sionisme aussi aura été affaire d’arrachement : parce qu’il accélère notre blanchiment, parce qu’il produit le ralliement massif de bon nombre d’entre nous à la suprématie blanche, il aura été l’arrachement des Juif·ves au camp des damné·es de la Terre." (p.121)
Tsedek! ne critique pas la manière dont les Juifs utilisent leur pouvoir : le collectif critique le fait que des Juifs aient du pouvoir.
Le pouvoir est sale.
Le pouvoir est impérial.
L’assimilation juive en Europe, la citoyenneté accordée par décret aux Juifs algériens (fragile "privilège", suspendu par le régime de Vichy avant d’être rétabli par le gouvernement de la France libre en 1943), le fait d’avoir un État-nation – tout cela prive les Juifs de leur condition de dépossession éternelle.
...
#Antisémitisme #Autoritarisme #Campisme #CautionDesAntisemites #Colonialisme #DécolonialismeRéactionnaire #Interregimatic #Tsedek