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  1. Le diable préfère les saints

    Dans Les Frères Karamazov qu’il écrit à la fin de sa vie, dans les années 1878-1880, Dostoïevski raconte, dans un chapitre, la longue entrevue du Diable avec Ivan qu’il qualifie ironiquement d’hallucination. Sous l’apparence d’un gentleman russe de la cinquantaine, fort poli, le Diable dévoile devant Ivan sa nouvelle stratégie :

    À mon avis, il ne faut rien détruire, si ce n’est l’idée de Dieu dans l’esprit de l’homme : voilà par où il faut commencer.

    *

    Une fois que l’humanité entière professera l’athéisme (et je crois que cette époque, à l’instar des époques géologiques, arrivera à son heure), alors, d’elle-même, sans anthropophagie, l’ancienne conception du monde disparaîtra, et surtout l’ancienne morale. Les hommes s’uniront pour retirer de la vie toutes les jouissances possibles, mais dans ce monde seulement. L’esprit humain s’élèvera jusqu’à un orgueil titanique, et ce sera l’humanité déifiée.

    Propos prémonitoires, qui semblent décrire l’état de la société occidentale actuelle. L’ultime ruse du Diable n’est pas seulement de faire croire qu’il n’existe pas, comme le disait Baudelaire, mais de persuader l’homme qu’il est lui-même Dieu.

    *

    Lorsqu’on lit avec un regard neuf les Évangiles, on est frappé de constater que la tâche principale de Jésus durant sa vie publique consiste à expulser les démons, et aussi que la préoccupation majeure de ses contemporains est la délivrance de ces « esprits impurs » qui causent maladies et folies diverses. Voici donc plus de deux mille ans, l’homme avait conscience que, loin d’être net et pur, il était trouble et confus, plus ou moins infesté par d’obscures présences. Il cherchait donc à y remédier. Tandis que dans le monde moderne, grâce aux lumières de la raison qui repoussent l’obscurantisme, à la fée électricité et aux progrès de la science, le citoyen est persuadé qu’il vit dans la clarté et la sécurité.

    Jacqueline Kelen est une écrivaine française, diplômée de lettres classiques et productrice à France Culture pendant 20 ans. Elle est reconnue pour ses réflexions sur la solitude, la liberté intérieure, la spiritualité, ainsi que sur des sujets comme le carême, la recherche de sens, et la tradition mystique chrétienne.

    Jacqueline Kelen dans Le diable préfère les saints

    Une pièce musicale Hijaz Mandira by Ajam Quartet

    https://www.youtube.com/watch?v=LppXyPQ2i9Q&list=RDLppXyPQ2i9Q&start_radio=1

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  2. Face au genre inhumain

    On entend répéter qu’il faut « faire confiance », s’abandonner, lâcher prise. La confiance est même le maître mot de la démarche religieuse, synonyme de foi en Dieu, en sa miséricorde et sa providence.

    Autant le « lâcher-prise » m’insupporte – et je lui tords le cou –, autant la confiance me questionne. À vrai dire, je ne la conçois pas sans alliance avec le discernement.

    C’est toujours le même refrain : les chrétiens répètent que Dieu est Amour et ils omettent le fait que Dieu est également Justice. Ou encore on parle du chevalier médiéval comme d’un homme vaillant qui défend le pauvre, la veuve et l’orphelin, mais on oublie de dire qu’il est tout autant celui qui fait justice, qui redresse les torts et pourfend méchants et félons.

    La juste attitude est bien celle d’une confiance où ne sombre pas le discernement, d’un abandon qui n’est pas faiblesse et lâcheté, d’une foi qui n’est pas facilité mais quête ardente et périlleuse de la Vérité.

    L’attitude du chat est pleine d’enseignement. Même s’il vit dans la compagnie humaine et semble apprivoisé, il demeure un petit félin : toujours sur ses gardes, il ne dort que d’un œil, bondit sur ses pattes au moindre bruit inquiétant, sort ses griffes, tout en acceptant par ailleurs des caresses et s’y abandonnant. Un chat est toujours vigilant, prêt à se défendre ou se sauver. Loin de se méfier de tout, il rappelle aux hommes qui apprécient sa présence que la confiance n’est pas une abdication, une torpeur, qu’elle est toujours soumise à caution et précaution.

    Au fond, ceux qui ne cessent d’invoquer la confiance – les politiciens, les gurus, les thérapeutes et autres bonnes âmes – y trouvent leur intérêt : ils encouragent une mentalité passive, une conscience endormie, une attitude obéissante, voire résignée. « Faites-moi confiance », disent-ils. À ces mots, un individu sain d’esprit devrait fuir immédiatement. Parce que c’est la porte ouverte à la tromperie et à la soumission.

    Je ne suis pas sûre du tout que la confiance soit la qualité première requise par et pour le combat spirituel. La force, oui, la justice, bien sûr, et tout ce qui va de pair, le courage, la hardiesse, le défi, la persévérance…

    Lorsqu’un chevalier engage un combat ou doit repousser des assaillants, il ne pense pas en premier à la confiance (confiance en soi, en ses ressources, confiance en Dieu qui mène à bien la bataille, en la Justice finale), et, bien sûr, il n’imagine nullement s’abandonner ni lâcher prise. Il se bat au nom de la justice, de la beauté, de l’amour, il se bat pour l’honneur, pour la fierté d’être une âme libre, à jamais insoumise. La valeur du combat tient en cet engagement. Entrer dans l’arène, monter au créneau, prendre les armes, se présenter face à l’adversaire… autant d’expressions qui désignent une âme héroïque.

    Ces chevaliers ne triomphent pas nécessairement, ils ne viennent pas à bout de tous leurs ennemis, ils se retrouvent blessés, ils sont trahis, moqués aussi, mais ils ne renoncent pas, ils se relèvent et persistent jusqu’au trépas. Nulle trace de confiance béate ou d’abandon. Nulle vanité personnelle non plus. D’une âme libre, d’une âme noble, on peut dire seulement : en ce monde elle a bien combattu.

    Parce qu’une grande âme ne peut rien faire d’autre en ce monde mensonger et factice, promis à la mort, voué aux multiples séductions démoniaques. Elle ne peut ni se taire ni adhérer. Ni se réfugier au fond d’un ermitage ni se contenter de faire du bien à autrui. Elle n’a en ce monde aucun lieu où se reposer parce qu’elle n’est pas de ce monde, parce qu’en celui-ci elle ne se fie pas, elle ne se fixe pas. Son seul destin est de combattre, de témoigner sans relâche du Royaume de lumière, de repousser ou abattre les puissances ténébreuses – et d’abord les démasquer. Elle se doit donc d’être aux aguets, sur ses gardes, tel un félin. La confiance suave ici n’est pas de mise puisque l’issue du combat métaphysique est incertaine. Ce n’est pas, comme le disent benoîtement les religieux, le Bien (alias l’amour, le pardon, la miséricorde) qui triomphera et sauvera tous les humains indistinctement. Non, l’issue finale n’est pas assurée, et peut-être que le combat continuera éternellement (quelle vision éreintante !) dans les cieux et en d’autres mondes.

    Dans cette perspective, l’humour est requis ainsi qu’une légèreté certaine : ils s’avèrent bien plus précieux qu’une confiance naïve. Le guerrier spirituel n’a rien d’un Goliath, il est souple et non pas monolithique, bardé de certitudes et de technologies. Il doit aller au combat avec ardeur et finesse, de tout son être, mais sans jamais se prendre pour un héros ni pour le sauveur du monde. Au fond, c’est sa nature, il est fait pour cela : moins pour terrasser dragons et ennemis que pour rappeler à ses pleutres contemporains qu’une âme digne de ce nom n’est jamais assagie et qu’elle veille toujours.

    Jacqueline Kelen dans Impatience de l’Absolu: Face au genre inhumain

    Une pièce musicale de Schubert : Le trio n°2, op. 100 Renaud Capuçon, Gautier Capuçon et Frank Braley

    https://www.youtube.com/watch?v=3kuFzjkUcLw&list=RD3kuFzjkUcLw&start_radio=1

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