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  1. La science s'est complètement trompée sur les allergies à l'arachide – jusqu'à ce que la méthode scientifique ait le dernier mot
    Par Meg Tirrell, correspondante CNN
    ----- Traduction de edition.cnn.com/2025/11/03/hea -----

    L'allergie aux arachides touche plus de 2 % des enfants américains mais des recherches montrent que de nouvelles recommandations préconisant l'introduction précoce des arachides dans l'alimentation pourraient réduire considérablement son incidence.

    C'était une question que le Dr Gideon Lack posait souvent lors de ses conférences sur les allergies alimentaires, destinées à ses confrères allergologues et pédiatres : combien de médecins présents avaient un patient allergique aux cacahuètes ? Normalement, pratiquement tous les médecins auraient levé la main a-t-il déclaré. L'allergie aux cacahuètes est l'une des allergies alimentaires les plus courantes, touchant plus de 2 % des enfants américains avec une prévalence similaire au Royaume-Uni où il exerce mais lors d'une conférence à Tel Aviv il y a environ 25 ans, la réponse du public l'avait surpris. Seuls deux ou trois personnes sur environ 200 ont levé la main. "Je me suis dit : “Attend, ça n’a pas de sens”. J’exerçais à Londres, ville qui abrite une importante communauté juive, et je constatais une forte fréquence d’allergies à l’arachide chez les enfants juifs partageant des origines ancestrales similaires."
    Les recherches menées par Lack et ses collègues pour comprendre ce phénomène, qui se sont étalées sur les 15 années suivantes, ont abouti le mois dernier à une découverte remarquable : l’incidence des allergies aux cacahuètes aux États-Unis semble avoir chuté de façon spectaculaire après une hausse fulgurante. Il s’est avéré que les recommandations consistant à éviter de donner des arachides aux bébés et aux jeunes enfants pour prévenir l’apparition d’allergies dangereuses et suivies par les parents, les pédiatres et le Dr Lack lui-même étaient totalement erronées. "En croyant les protéger en réalité on induisait le problème." Le récit de la manière dont lui et ses collègues ont démontré ce fait est un exemple typique de la démarche scientifique.

    «Maman, papa, Bamba»

    "En Israël on dit souvent, non sans humour, que les trois premiers mots que les bébés apprennent sont « maman », « papa » et « Bamba », en référence aux biscuits soufflés aux cacahuètes que les parents israéliens donnent à leurs tout-petits. C’est devenu une sorte de goûter national" soulignant que cette blague est en réalité "une évidence". Lors de ses discussions avec des médecins et des parents de jeunes enfants, "ils m’ont tous dit la même chose : “On donne des biscuits aux cacahuètes à nos bébés entre 4 et 6 mois.”" Les Bamba contiennent "une grande quantité de protéines de cacahuètes", explique le Dr Lack. Il en est venu à soupçonner que "par simple hasard ... ce produit a été développé en Israël et a protégé la population israélienne" mais ce n’était qu’une observation, une information apprise au cours d’une conférence, pas une preuve." D’autres facteurs comme le climat, l’ensoleillement ou l’exposition à la vitamine D, pourraient-ils l'expliquer ? Alors, avec une équipe de collègues, il entreprit de l'étudier. Ils examinèrent environ 5 000 écoliers israéliens et 5 000 écoliers juifs londoniens, partageant un même patrimoine ancestral – afin de neutraliser les différences génétiques – et comparèrent leurs taux d'allergie aux cacahuètes. "Au Royaume-Uni le taux était dix fois plus élevé, près de 2 % des enfants, tandis qu'en Israël il était quasiment inexistant."
    L'analyse du régime alimentaire des enfants, notamment de la période d'introduction des cacahuètes lors de la première année de vie, révéla une différence flagrante : les bébés britanniques consommaient en moyenne zéro gramme d'arachide par semaine, les bébés israéliens, quant à eux, en consommaient environ 2 grammes soit l'équivalent, sous forme de Bambas, d'une dizaine de cacahuètes par semaine. "Les enfants en raffolaient, c'est un en-cas très populaire." mais "à l'époque où j'ai émis cette hypothèse, il était quasiment impossible d'obtenir des financements". Son équipe et lui se tournèrent alors vers le National Peanut Board, l'organisme représentant les producteurs américains de cacahuètes. Il précise que l'étude avait été critiquée en raison de son financement mais a insisté sur le fait que cela n'avait eu aucune incidence sur les résultats. "L'idée de consommer des cacahuètes était perçue comme absurde, comme un risque pour la santé des nourrissons et la survenue d'allergies, selon des conceptions dépassées, voire comme un acte contraire à l'éthique", se souvient-il. Les résultats ont pourtant démontré le contraire mais les recherches ne faisaient que commencer.

    Un essai clinique de sept ans

    L'étude du Pr Lack et de ses collègues, publiée dans le Journal of Allergy and Clinical Immunology en 2008, avait mis en évidence une association entre la consommation de cacahuètes en bas âge et une moindre probabilité de développer une allergie aux arachides. L'objectif était de prouver que l'introduction précoce de cacahuètes était bien la raison de cette réduction des taux d'allergie.
    Pour cela ils devaient mener un essai contrôlé randomisé en répartissant aléatoirement les participants – en l'occurrence, des nourrissons souffrant d'eczéma sévère, d'allergie aux œufs ou des deux, ce qui les exposait à un risque accru d'allergie aux arachides – en deux groupes. Le premier groupe devait consommer des aliments contenant de l'arachide – comme les céréales Bambas de cacahuètes soufflées – entre 4 et 11 mois, tandis que le second groupe devait les éviter jusqu'à l'âge de 5 ans. Cette fois-ci, Lack et ses collègues ont bénéficié d'un financement des National Institutes of Health (NIH) américains et plus précisément du National Institute of Allergy and Infectious Diseases (NIAID : Institut National des Maladies Infectieuses et Allergiques) que le Pt Lack a qualifié de "patient et généreux". Le résultat ne s'est pas fait du jour au lendemain. Il a fallu deux ans pour recruter les 640 nourrissons participant à l'essai, puis ils ont été suivis pendant cinq ans. Les résultats ont été frappants. Parmi les 530 enfants qui ne présentaient pas de sensibilité à l'arachide au départ, quand ils évitaient d'en consommer 13,7 % ont développé une allergie avant l'âge de 5 ans. Dans le groupe qui en consommait dès l'âge d'un an 1,9 % ont développé une allergie. Parmi les enfants qui présentaient des signes de sensibilité au départ 35,3 % de ceux qui évitaient les cacahuètes ont développé l'allergie contre 10,6 % chez ceux qui en consommaient. "J'espérais un effet mais je ne m'attendais pas à une réduction de plus de 80 %" dit le Pr Lack. Lorsque les biostatisticiens l'ont appelé ainsi que son collègue, le Dr George Du Toit, pour leur annoncer les résultats, "nous avons fêté la bonne nouvelle avec du whisky et des cacahuètes grillées" se le Pr Lack. Ils ont publié les résultats de cet essai, appelé étude LEAP, en 2015 dans le New England Journal of Medicine.

    Méandres médicaux

    Il n'était toutefois pas certain que le message trouverait un écho auprès des parents et des pédiatres – s'ils pouvaient changer de cap et faire le contraire de ce qu'on leur avait répété si longtemps. Des recommandations avaient été publiées en 2000 par l'Académie Américaine de Pédiatrie et, bien qu'elles soient souvent présentées aujourd'hui sans nuance, elles étaient loin d'être définitives. "Des études concluantes ne sont pas encore disponibles pour permettre des recommandations définitives" écrivait le Comité de nutrition de l'Académie dans un document sur les préparations hypoallergéniques pour nourrissons. Pour les nourrissons présentant un risque élevé de développer des allergies, poursuivait le comité, les recommandations suivantes semblent raisonnables à ce jour : retarder l'introduction des produits laitiers jusqu'à l'âge d'un an, des œufs jusqu'à deux ans et des arachides, des noix et du poisson jusqu'à l'âge de trois ans. Le Dr Lack lui-même a suivi ces recommandations avec ses propres fils, ce qui, bien sûr, "avec le recul, était une erreur" mais il souligne que la démarche scientifique permettant de le prouver est celle par laquelle la médecine doit fonctionner. "L’histoire de la médecine est faite de zig-zags, elle n’est pas en progression linéaire et parfaite et on l’oublie souvent".

    En 2008, faute de données suffisantes pour recommander leur introduction précoce, l’Académie américaine de pédiatrie a retiré ses recommandations préconisant d’éviter les allergènes potentiels chez les nourrissons à haut risque. Après la publication de l’étude LEAP en 2015, ces recommandations ont été mises à jour – une décision désormais considérée par les chercheurs comme un tournant majeur – et élargies en 2017 et 2021.

    Une étude publiée le mois dernier dans la revue Pediatrics a révélé que le taux d’allergies à l’arachide chez les enfants américains de 3 ans et moins a diminué de 33 % après les recommandations de 2015 et de 43 % après celles de 2017. L’allergie à l’arachide est ainsi passée de la première à la deuxième place, après celle aux œufs. Le Dr David Hill, de l'hôpital pour enfants de Philadelphie et responsable de l'étude, souligne que ces réductions, extrapolées au nombre d'enfants américains de moins de 3 ans, suggèrent que près de 40 000 enfants pourraient avoir échappé à l'allergie aux arachides depuis la modification des recommandations.

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    #science #medecine #allergies #cacahuetes #arachides